La sagesse et la psychologie : une piste de réflexion

Par David Vandenbosch

“Quand tu me cher­che­ras véri­ta­ble­ment,
Tu me verras sur le champ.
Tu me trou­ve­ras dans le plus petit espace temps”

KABIR

Lorsqu’on interroge une petite fille de 6 ans sur ce que constitue la sagesse, elle rétorque un peu gênée que c’est “bien obéir à madame, ne pas faire de bêtises, bien faire ses devoirs et ne pas trop parler en classe”.
Un adolescent, en pleine période florissante, s’avancera plus sur la piste de la révolte contre le diktat des vieux “c’est un truc que les adultes ont inventé pour nous faire ch…, ils en parlent tout le temps mais eux ils sont pas foutus de respecter les conseils avec lesquels ils nous bassinent toute la journée…”

Les âges, les époques, les cultures et les perspectives influenceraient la compréhension de la sagesse. Nos lectures et même nos humeurs en feraient varier les limites.

Et pour vous ?

Je vous invite à lire les phrases suivantes et ensuite avant de poursuivre, de vous laisser un peu de temps pour déambuler dans les interrogations et envisager vos réponses aux énoncés ci-dessous :

Que signifie pour vous la sagesse ?…….
Quelles images émergent lorsque vous pensez à ce terme ? ……..
Quelle personne de votre entourage ou quel personnage incarnerait pour vous la sagesse ? ……..
Comment ce dernier s’est-il comporté ? …….
Quel élément fait de cet humain un être hors norme ?

….. Si vous deviez marcher un peu plus vers la sagesse, que feriez-vous comme première action, à quoi verrions-nous que vous êtes maintenant un peu plus “sage” ?

Définition de la sagesse en psychologie
Lorsque l’on creuse et qu’on analyse la littérature, il semble que ce terme possède de multiples définitions et dépend un peu des caractéristiques de son observateur et de la perspective prise par ce dernier.

Dans la littérature le constat est identique et nous retrouvons cette multiplicité de définitions et cette variété de points de vue au sein de l’anthologie “Wisdom : Its Nature, Origins, and Development, de Robert Sternberg”. En effet, celle-ci se compose de 13 chapitres séparés, écrits par d’éminents psychologues et chacun d’entre eux nous livre leur propre définition de la sagesse différente de celle de son voisin d’écriture et de recherche.

Si on parcourt les avis des différents experts, on constate assez vite que cette notion rassemble et divise, elle suscite de l’intérêt et de la désapprobation.
Pour répondre à cela, Sternberg, succinctement et adroitement, dévie le problème, avec une formule que j’apprécie particulièrement, en déclarant que ” Comprendre entièrement et correctement la sagesse requiert probablement plus de sagesse qu’aucun de nous ne possède”.

Le sens de la sagesse
A première vue, évoquer la sagesse peut paraître simpliste et un peu naïf. Tout comme l’acceptation il s’agit d’un mot passé dans la banalité et galvaudé jusqu’à en perdre, quelque fois, sa consistance.
Pour d’autres, l’évocation de ce vocable créera une résonance qui les amènera, peut-être en plein milieu de la Grèce antique drapé d’une toge et menant, en dansant avec Socrate, une conversation enchevêtrée dans un dialogue infini.

Robinson (1990 Wisdom through the ages) a d’ailleurs relevé dans les dialogues de Platon trois sens que l’on pouvait attribuer au mot sagesse.

  • Un premier, Sophia, qui envisage celle-ci comme une balise dont l’être contemplatif en quête de vérité pourrait s’approcher.
  • Un deuxième, la Phronesis, l’aborde dans l’aspect plus pratique dont pourrait faire preuve l’homme d’état ou le législateur.
  • Et enfin l’Episteme, qui est atteint par celui qui cherche à la compréhension des choses par la méthode scientifique.

L’ambiguïté de la sagesse
De la clarté peut éclore l’ambivalence et le flou. Laissez-moi vous y maintenir quelques secondes au cours du point suivant.
En effet, une première ambiguité se révèle lorsqu’on approche ce terme d’un peu plus près.
La sagesse est-elle une constellation de caractéristiques de la personnalité ? Serait-elle un peu comme le curry, un mélange constitué d’épices diverses dosées au mieux pour atteindre le plus parfait équilibre ?
Certains comme Erikson (1959) en la qualifiant d’apogée du développement de la personnalité avancent dans ce sens.

Pour d’autres (Baltes, Smith et Staudinger), notamment dans le paradigme de la sagesse de Berlin, les caractéristiques de la personnalité apparaissent comme des antécédents, des corrélats ou des conséquences de la sagesse.

L’objet de la sagesse
Après la composition,observons maintenant l’objet de la sagesse : soi ou les autres.
La distinction suivante va préciser certaines nuances et permettre enfin de clarifier une épineuse interrogation :

“Pourquoi certaines personnes font preuve d’une grande clairvoyance lorsqu’elles analysent, décortiquent les problèmes de leurs proches en demande de conseil et de soutien, et d’un autre côté n’en bénéficient pas de la même manière lorsqu’elles abordent les problèmes qui s’érigent dans leurs propres vies ? “

Nous avons toutes et tous un oncle, une tante, une amie, un proche ressource qui ne sera jamais avare de bons conseils et avis mais semble bien incapable de l’appliquer pour eux-mêmes.
Que se passe-t-il ? Comment en arrive-t-on à confirmer ce fameux adage populaire qui avance que « les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés ? »

Ce point n’est pas si aisé d’accès, pour l’aborder, et baliser ouvertement le parcours, nous distinguerons la sagesse générale et la sagesse auto référencée ou personnelle.

La sagesse générale, dans la perspective de la troisième personne, englobe les prises de conscience en ce qui concerne la vie en général.
Par exemple, elle entrera en action lorsqu’un ami vous sollicitera pour échanger avec vous au sujet de son mariage et demandera conseil et écoute sur la situation et la position à adopter. Dans ce cas, vous devrez envisager la vie du point de vue de l’observateur, à la troisième personne pour accompagner votre ami dans sa crainte du divorce.

Dans ce cas, plusieurs études classiques (Clayton et Birren, 1980 ; Holliday et Chandler, 1986 ; Sternberg, 1986 ; Sowarka, 1989) tendent à présenter la personne sage comme douée d’un excellent caractère, une nature sensible et une compétence intellectuelle.
En effet, elles sont intuitives, éduquées, discrètes, sensibles et sociables. Elles montrent une préoccupation à l’égard des autres, elles sont attentionnées, paisibles, ajustées dans leurs réactions tout en faisant preuve d’une bonne capacité d’écoute.

La sagesse autoréférencée s’exprime elle, plutôt à la première personne et évoque une analyse de la vie plus basée sur l’expérience personnelle. C’est une capacité à se connaitre, soi, ses traits, ses expériences et ses réactions possibles en fonction des stimuli internes ou externes.
Cette dernière va être sollicitée lorsque au boulot vous vous sentez glisser sur une voie de garage et que vous désirez trouver de nouveaux défis ailleurs, vous recentrez sur ce qui compte vraiment pour vous.

Cependant, si on pose une loupe sur l’analyse culturelle et historique de la sagesse, nous pouvons remarquer des résultats qui semblent mettre en évidence des éléments plus proches de la sagesse générale que personnelle :

  • a. La sagesse, en tant qu’entité, comprend un panel de connaissances de grande envergure, d’une pleine profondeur, avec une importante réflexion et justesse.
  • b. Elle aborde des questions difficiles et utilise des stratégies complexes pour savoir où mener sa vie et donner un sens à ses actes.
  • c. Elle prend en considération et connait ses propres limites et elle a connaissance des incertitudes du monde.
  • d, Elle présente un réel niveau supérieur de capacité de conseil, de discernement et de connaissance.
  • e. Elle est aisément identifiable lorsqu’elle se manifeste, même si elle est difficile à atteindre et à préciser.

Maintenant, au travers de cette distinction vous comprenez mieux comment un excellent conseilleur peut être un piètre acteur lorsqu’il s’agit de sa propre vie ; et inversement. En effet, l’ensemble des études rendent plausible qu’un individu qui a atteint une certaine sagesse personnelle n’a pas la compétence ou la motivation pour envisager les problèmes des autres et leur apporter conseil. Inversement, nous comprenons maintenant que l’on peut posséder une vision éclairée et juste sur le monde dans ses limites et ses perspectives, sans être capable d’appliquer à soi-même la richesse de ses connaissances.

La sagesse varie donc dans son appréhension. Elle pourrait être vue comme un mélange de traits de personnalité dans une certaine proportion ou la conséquence, le corrélat ou l’antécédent de ces mêmes traits.
Elle peut être générale et portée à la troisième personne sur autrui : un proche, un voisin, la société. Elle peut être auto référencée et agir à la première personne en nous aidant à une meilleure connaissance de soi.

Age et Sagesse
Lorsque j’ai parlé de cet article, un personnage proche de moi, hors norme dans sa grande maturité et à son grand âge m’a dit “comment une personne de ton âge pourrait-elle parler de la sagesse ? ”.
Une remarque très pertinente et qui est liée à une idée très répandue dans la pensée populaire. Elle fait référence à cette image du vieux sage au regard amusé, juste et compatissant sur le monde. Elle nous parle de celui qui a beaucoup vécu et réalisé de nombreuses expériences.
Cependant le résultat des études ne montre pas de corrélation claire entre la sagesse et l’âge. N’en déplaise à nos aïeux !

Au final, est-il vraiment sage et humble de discourir sur la sagesse, de tenter d’en faire un tour ne fût-ce que grossièrement ?
Ne fait-elle pas partie de ces termes dont les limites s’esquissent et s’étendent lorsque l’on croit en avoir circonscrit les frontières.
La sagesse ne va-t-elle pas se prolonger comme un horizon “tangentiel” dont on pense toujours s’approcher sans jamais l’atteindre ?

Petite expérience entre amis
Prononcez ce mot “sagesse” en présence d’une tierce personne, écoutez votre vis-à-vis et, surtout, observez sa réponse, son expression dans sa totale inconsistance préalable. Peut-être tout comme moi, vos interlocuteurs vous répondront avec mystère “la sagesse une vaste question, un vaste débat …un très beau sujet… ”, accompagné de sourires contrits, figés et dubitatifs et pour la plupart leur phrase demeurera en suspens.

Les questions qui en découlent
Que recouvre la sagesse ? Peut-on la définir unilatéralement ? Que va-t-on découvrir en crapahutant en son sein ? La sagesse est-elle la même ici et ailleurs ?
Que va-t-il nous rester de cette notion lorsqu’elle sera passée au filtre de la science et analysée sous toutes ses coutures ? Quelles expériences et études ont été menées et avec quels résultats ?
La sagesse c’est aussi une histoire de philosophes, et actuellement que nous en reste-t-il ?
Peut-on développer sa sagesse au quotidien ? Mesure-t-on la sagesse d’un être humain ?
Les questions pleuvent, et votre curiosité, à l’instar de la mienne, s’aiguise peut-être à la lecture de ces interrogations ?

Les paysages sont variés et le voyage riche, ralentissons donc pour y arriver plus vite !

“Une vie heureuse, mais d’un bonheur qui ne serait pas obtenu à coup de drogues, d’illusions ou de divertissements. La sagesse, selon la tradition philosophante, c’est le bonheur dans la vérité : un bonheur vrai, une vérité heureuse… Disons, plus modestement, que la sagesse, c’est le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité. C’est à quoi sert la philosophie, ou ce vers quoi elle tend. Il s’agit de penser mieux pour vivre mieux.”
André Comte-Sponville

- David Vadenbosch


Article publié le 26 octobre 2014
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Article proposé par

Vandenbosch David

David Vandenbosch est Psychologue à l’hôpital ERASME/Le Lothier/ Le Domaine et Psychologue en libéral. Il est aussi Consultant & Formateur en entreprise dans la communication et le recrutement
David est aussi conférencier sur le stress au travail et le Burn-out.
Consultations à Uccle et à Waterloo
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- david.vandenbosch@gmail.com
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