Dans les coulisses de la Thérapie Brève

Vers une approche psychanalytique de la Thérapie Brève

Par Paul-Henri Pion

Les approches analytiques semblent parfois considérer avec dédain les apports de la thérapie brève. Certain praticiens en thérapie brève considèrent les approches analytiques comme inefficaces voire obsolètes. Je vous invite donc à ne pas lire les lignes qui suivent, elles peuvent passer pour iconoclaste. Je vous les livre en toute simplicité.

La cliente se présente en consultation pour des crises d’angoisse qui vont jusqu’à perturber la qualité de son sommeil et génèrent à présent une anxiété à leur sujet. J’ai en face de moi une élégante femme en âge d’être raisonnablement plusieurs fois grand-mère. Après une vie bien remplie de cadre supérieur et de mère de famille, voici qu’elle se trouve en situation de demander de l’aide. Une partie de sa carrière s’est déroulée dans la recherche scientifique, et il semble qu’elle se soit approprié le discours psychanalytique. Très cultivée, elle décrit son mal être en termes d’Oedipe, de refoulement et est en quête d’un pourquoi qui aurait la magie de la soulager. Toutefois, c’est en toute conscience qu’elle vient consulter un praticien en thérapie brève.

La cure se déroule normalement : l’anxiété disparaît au terme de trois séances ; la qualité du sommeil revient. Dans la logique des poupées russes, quelques désordres annexes sont pris en charge et son confort personnel atteint un niveau inespéré selon elle. La difficulté qui la handicapait et avec laquelle elle avait appris à vivre est donc derrière elle ; il lui reste à expérimenter la vie sans cette limitation : c’est la consolidation.

Surprise ! La consolidation ne présente pas la fluidité que la qualité de la relation passée aurait laissé espérer. Mon analyse logique butte sur ce qui se passe. Je patine, car en thérapie brève, point de patient qui résiste, mais seulement des thérapeutes qui n’arrivent pas à déjouer le piège dans lequel le client est tombé, quand ce ne sont pas des thérapeutes qui sont tombés dans le piège du client. Me voici au défi de reconnaître mon échec, et de trouver une issue élégante et respectueuse à cette situation. Même si j’ai « livré » ce qu’elle était venue chercher - disparition des angoisses et retour d’un sommeil de qualité -, même si cela a été au delà de ses espérances les plus optimistes, j’ai l’affreuse sensation qu’elle prend le chemin de la rechute, prochainement ... ou plus tard.

« Que me dit-elle ? », la petite phrase magique qui me guide d’entretien en entretien et me sert à décoder les cercles vicieux devenus pathogènes, me livre subitement la clé : elle me dit qu’elle est guérie et n’y croit pas car cela a eu lieu sans manifestation émotionnelle théâtrale. Tout se passe comme si, forte de cette croyance, elle mettait en place une série de comportements destinés à se prouver qu’elle a rêvé et qu’elle va toujours mal. Dans son modèle, s’il n’y a pas de « catharsis », il n’y a pas de guérison.

Je suis donc en face d’une personne qui m’a montré en séance la trace fugace et discrète de la traversée de l’émotion liée à sa difficulté. Elle constate comme moi que les choses ont significativement changé. Elle s’en dit satisfaite. Pourtant, elle n’y croit pas et cherche à en invalider les effets positifs.

Les faits allaient à l’encontre de son bagage psychanalytique. Ses convictions jouaient comme une force de rappel. Au fil des souffrances, ses points de vue étaient devenus tout à fait cohérents avec son mal être et réciproquement. Tout se passait comme si, de son point de vue, le mal être ne pouvait disparaître puisque sa compréhension théorique première était en échec. Pourtant elle venait en thérapie brève. Il me restait donc à l’accompagner jusqu’à la confiance en sa rémission. Cette nouvelle étape devait permettre l’abandon des tentatives de sabordage de son nouveau confort de vie. Pour poursuivre, il me fallait me glisser encore plus loin dans ses représentations.

Point d’explications vaines pour essayer de la convaincre. De nouvelles expériences émotionnelles l’ont convaincue qu’elle était bien sortie d’affaire.

La thérapie brève et la psychanalyse s’étaient donc rencontrées ; il me fallait en tenir compte. Je me suis alors mis à remonter le fil de la thérapie brève vers la psychanalyse. Voici ce que j’ai trouvé.

Première surprise : un trouble anxieux ou dépressif sur cinq a pour contexte une difficulté dans la passation de témoin entre générations. L’effet de ce constat est immédiat : la prise en compte des « loyautés familiales » facilite le décryptage des pathologies associées à la passation de témoin entre génération. La construction de l’intervention correspondante en est plus aisée.

Seconde surprise : l’autonomisation du client, en particulier en phase de consolidation, peut se comprendre, sous certaines conditions, comme la construction du terme du transfert thérapeutique. Le transfert n’est pas un outil de la thérapie brève, or il se manifeste très humainement, aussi en thérapie brève. Le thérapeute a donc tout intérêt à y être familiarisé pour construire, si besoin est, une configuration destinée à en éviter les pièges, tant pour lui que pour le client.

Troisième surprise : la dynamique mise en oeuvre en thérapie brève s’apparente à la dynamique d’élaboration et de régression. L’élargissement du champ des points de vue du client par le travail organisé en thérapie brève vise à permettre une plus grande flexibilité d’adaptation du client. Pour ce faire, il y a lieu de favoriser une mobilité d’esprit accrue. La thérapie brève a recours à des métaphores et des aphorismes. Ils contribuent à cet assouplissement. Ils visent à toucher le client dans sa sensibilité. Ce faisant, ils lui font parcourir le temps et l’espace en stimulant ce qu’il porte d’enfantin en lui.

Enfin, les interventions construites en séances avec à l’origine une lecture strictement dans la logique de la thérapie brève, peuvent aussi être lues d’un point de vue analytique. Déclarer que le client présente une blessure narcissique ou qu’il offre un tableau névrotique n’est pas « thérapie brève » mais la description de ce qui conduit à ces prises de position est tout à fait utilisable pour construire l’intervention.

Ainsi, les notions de pulsion et de répétition peuvent prendre place dans la lecture des cercles vicieux envahissants voire invalidants visés par l’intervention en thérapie brève. L’intervention elle-même supporte d’être construite dans le respect des notions présentées par le champ analytique sous deux conditions :

- qu’on s’en tienne aux manifestations présentes et concrètes de ce qui est lu ; c’est ainsi que l’expression d’un trouble descriptible avec une grille psychogénéalogique peut être prise en compte en thérapie brève, au même titre qu’un trouble associé à la phase « oedipienne » du développement selon une grille analytique.
- que la logique de l’intervention colle à la lecture logique des éléments mis à disposition par le champ analytique, dans leur manifestations présentes.

De fait, tout cela est-il vraiment surprenant ?

La personne qui se présente en consultation, que ce soit en psychanalyse, thérapie analytique, thérapie psycho-corporelle ou thérapie brève, d’une façon ou d’une autre va voir son trouble pris en charge au travers de ses structures de mémorisation.

La cure analytique envoie le client d’association en association retrouver un événement passé mémorisé. Quand cet événement est retrouvé, s’il induit une prise de conscience claire de sa situation par le client, alors il sera décrit comme la cause du trouble présent. La conséquence de cette rencontre avec l’évènement originel pourra être une modification de la façon d’aborder la vie vers une meilleure adaptation au contexte de vie.

L’exploration psycho-corporelle vise à déclencher la rencontre de l’engramme corporel invalidant. Des techniques appropriées sont alors déployées pour le libérer. L’accompagnement de sa libération doit conduire à une amélioration du confort de vie du client et en particulier à des interactions sociales plus fluides.

L’entretien de thérapie brève crée une hyperfocalisation sur la manifestation présente d’une information mémorisée. Par ce biais, elle vise à déclencher une expérience émotionnelle nouvelle. La rencontre de cette expérience émotionnelle permet de réorienter le mouvement induit par l’information mémorisée vers une forme valide d’adaptation.

Dans les trois cas, l’accès à une configuration émotionnelle mémorisée et s’exprimant de façon dysfonctionnelle est visé. Dans les trois cas, l’effet sera apprécié par le caractère plus adapté des relations du client avec son environnement et ce qu’il estime être son confort de vie.

C’est pourquoi il me semble que le temps d’une pollinisation croisée entre ces différentes approches est venu. En particulier, avoir recours à un point de vue analytique en thérapie brève permet d’enrichir l’angle de vision. La construction de l’intervention et de la rencontre de l’expérience émotionnelle correctrice peuvent en bénéficier.

- Après 16 années passées dans des postes à responsabilité en entreprise, Paul-Henri Pion s’est investi dans les métiers de la relation et de l’accompagnement de la personne. Il exerce aujourd’hui comme psychothérapeute. Sa pratique s’inscrit dans la lignée des travaux du Mental Research Institute de Palo Alto (Californie) et de son Centre de thérapie brève.

- Réagir à cet article dans nos forums



Publié le 2 mars 2008 - Auteur : Pion Paul-Henri
Cet article vous a intéressé ? Restez informé des nouveautés en vous abonnant à notre newsletter.

Autre(s) article(s) proposé(s) par Pion Paul-Henri
Paul-Henri Pion - Thérapie brève
« C’est en lâchant prise que vient la maîtrise ». Paul-Henri Pion s’intéresse aux conditions de la performance et du bien-être humains. Sa pratique (...)

Faire voler en éclats le plafond de verre
Ou, comment déjouer les effets pervers de la régression. Jean m’est adressé par une consœur. Il a un solide parcours en développement personnel à (...)

Lâcher-prise ou vivre avec son stress ?
L’été se termine. Les mouches se font discrètes. Il faudra attendre l’année prochaine pour s’émerveiller devant l’obstination de ces insectes à vouloir (...)

Un emplâtre sur une jambe de bois...
Bien souvent le praticien reste perplexe quant au résultat atteint par ses accompagnements. Son client va mieux ; il s’est libéré des problèmes (...)

Bonne route pour 2015 !
Et si pour cette année nous apprenions à respecter notre nature plutôt qu’à la forcer ? Voici quelques propositions directement issues du mode (...)

Lâcher prise
"Ne renonce jamais, lâche prise, et la voie s’éclaire", telle est la proposition de ce livre. Car nous avons du mal à vivre le moment présent, (...)

10 clés pour bien vivre 2014
2014 n’aura que 365 jours, c’est à dire 365 opportunités de construire son propre enfer ou 365 occasions de construire son bonheur et celui d’autrui. (...)

La prescription du symptôme par Paul-Henri Pion
Derrière la prescription de symptôme comme derrière toutes les approches dites paradoxales se cache l’accueil inconditionnel de l’autre et donc la (...)

2013 année de la Prescription de Symptôme ?
Demander à quelqu’un de faire ce qu’il cherche à ne pas faire peut paraître bizarre. Pourtant, quand ce qu’il ne veut pas faire le dérange, c’est là (...)

L’empathie - Par Paul-Henri Pion
Penser avec empathie, interagir avec empathie est synonyme de tenir compte de l’émotion de l’autre que notre organisme encode. Être empathique (...)

Le lâcher prise : un renoncement ou un moyen de se dépasser ?
L’expression lâcher prise renvoie l’image de quelqu’un qui s’agrippe désespérément et finit par renoncer à sa proie ou à sa prise. Elle porte en elle (...)

La nature et la logique : histoire d’une expérience
Parfois, "et" paraît violent pour un esprit logique éduqué à l’école d’Aristote. Utiliser "et" à la place de "mais" "fait mal aux oreilles". (...)

Pour des standards professionnels - Partie 2
Dans la première partie publiée dans ces colonnes le 25 mars dernier, je livrais quelques invariants et en tirais des implications sur la façon de (...)

Pour des standards professionnels - Partie 1
À l’heure où le film "Le Mur" défraye la chronique de nos professions, chacun est passible de s’inquiéter de voir sa pratique dénigrée, tant au niveau (...)

La relation d’aide, une expérience ?
“Le fait de refaire l’expérience de l’ancien conflit laissé en suspens, mais avec un dénouement nouveau, c’est là le secret de tout résultat (...)

Quatre secrets pour vivre heureux avec soi, les autres, le monde
Vous voulez vous sentir acteur de votre vie, contrôler sans vouloir tout maîtriser, sentir quand vos qualités peuvent devenir des défauts, faire (...)

Rester sain d’esprit : pensez-y !
Se sentir acteur de sa vie est un ingrédient majeur de la santé mentale. Une vie sain d’esprit et heureux repose essentiellement sur notre capacité (...)

Arrêtons de vouloir changer !
Quand Arlette s’est présentée effondrée en demandant mon aide, sa situation lui paraissait désespérée. L’ambiance familiale était devenue telle qu’il (...)

Il ou elle va mourir, comment m’y préparer ?
La maladie, l’âge, les blessures ou les conditions météorologiques vont avoir raison de son organisme et vous allez perdre un proche. Que vous le (...)

Quand la raison nous piège
« Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit » observa un petit enfant. Et bientôt, on chuchota dans la foule « l’empereur n’a pas d’habit du tout (...)

Manuel du Lâcher Prise
Dans le Manuel du Lâcher Prise, Paul-Henri Pion traite la question de sortir des ornières relationnelles avec soi, les autres ou le monde. Il y est (...)

Question de confiance
Parfois, on entend dire à propos d’une personne affirmée, c’est un mâle dominant ou une femelle dominante. Je vous en propose une autre lecture, basée (...)

Parents, c’est la rentrée !
« Sois plus ferme avec moi » ou « tu n’es pas assez dure avec moi », sont des cris d’appel au secours que j’entends en général autour de Pâques quand (...)

Devoir de mémoire
Dans une très belle conférence intitulée « la dimension d’aimer », le psychanalyste jungien Elie G. Humbert, s’exprimait ainsi : « ...il y a un type (...)

Journal intime ou journal intime ?
« Chaque jour, dans un grand cahier, à un moment que vous avez choisi, vous écrirez la date et le lieu, puis une fois la date et le lieu inscrits, (...)

50 exercices pour lâcher prise
Articulé en quatre parties, ce manuel regroupe 50 exercices construits rigoureusement dans la logique de l’arrêt des tentatives de solutions (...)

Arnaque au mieux-être
Mieux-être passe par exercer son intelligence avec bon sens et sortir de l’aveuglement pour voir les évidences. « J’ai tout essayé, je ne vois plus (...)

Bonnes résolutions...
Le passage de l’année est propice aux bonnes résolutions. Seulement voilà, avec le temps, ces résolutions prennent l’allure de trop bonnes résolutions (...)

Aventure d’automne
Alice vient de se poser. Jeune femme trépidante de la ville, Alice est au fait des dernières nouveautés tendances. Pas une vente privée ne lui (...)

Les émotions de l’été : Saynètes et décryptage
Voici avec l’été, le relâchement tant attendu pour récupérer de la fatigue de l’année. Mais voilà, qui dit relâchement, dit retour au galop de la nature. (...)

Le plaisir est dans le pré ...
Après avoir fait un long détour au fin fond de son trouble, le client revient à la vie ambiante et doit en réapprendre les usages et les saveurs. Le (...)

Je t’aime, un peu, beaucoup, énormément …
La vie à deux est une aventure pleine de satisfactions et de désillusions douloureuses. Partager son espace, ses envies ou ses humeurs est un (...)

C’est le jour des morts ...
Selon la tradition chrétienne, les premiers et deux novembre sont devenus des jours privilégiés pour se rappeler aux morts et se rappeler d’eux. (...)

C’est la rentrée !
Les vacances sont passées. Au détour d’une rue, d’une lumière ou d’un visage, l’esprit s’évade et retourne en vacances. Les vacances... c’est souvent le (...)

Harcèlement, stress, ou peur ? Un exemple pour comprendre
Le stress et le harcèlement moral sont deux fléaux que l’organisation moderne du travail favorise. L’article suivant appartient à une série (...)

Harcèlement moral au travail : un exemple pour comprendre
Le stress et le harcèlement moral au travail sont deux fléaux que l’organisation moderne du travail favorise. L’article suivant appartient à une (...)

Stress au travail : un exemple pour comprendre
Le stress et le harcèlement moral au travail sont deux fléaux que l’organisation moderne du travail favorise tant et si bien que le législateur s’en (...)

Dans ce que je lui dis ... qu’est-ce qui l’intéresse ?
Le client passe la porte du cabinet du thérapeute avec la demande minimale « que « ça » s’arrête » voire « que « ça » aille mieux ». Il confère au (...)

Peut-on déjouer le piège de la souffrance mentale ?
La demande de thérapie naît d’une souffrance ou d’un dysfonctionnement qui s’installent de telle sorte qu’ils deviennent envahissants, jusqu’à devenir (...)

Position du thérapeute et dynamique en Thérapie Brève (1)
Que ce soit par soucis du secret professionnel ou par l’utilisation d’une langue obscure, ce que le thérapeute fait en séance reste difficile (...)

Le fil conducteur du thérapeute en Thérapie Brève
En thérapie brève, le thérapeute considère le client comme une personne normale qui, en cherchant la meilleure adaptation possible à un instant donné (...)

Pourquoi et comment fonctionne la thérapie brève ?
Même après 40 ans d’existence, la thérapie brève, souvent appelée aussi thérapie stratégique pour la distinguer des thérapies courtes développées depuis (...)

Proposé par

Pion Paul-Henri

« C’est en lâchant prise que vient la maîtrise ». Paul-Henri Pion s’intéresse aux conditions de la performance et du bien-être humains. Sa pratique s’inscrit dans la lignée des travaux du Mental Research Institut dont il a suivi les enseignements. Économiste de formation, certifié en PNL et hypnose éricksonnienne, diplômé en psychologie, il met son expérience au service de votre bien-être.

- Tél. 06 03 10 66 90 - 01 43 34 12 39
- Courriel : phpion.tb@gmail.com
- France - Courbevoie
- Site : http://pion.tb.free.fr/

Voir profil complet





Suivre Mieux-Etre
  • 28 visiteurs en ce moment

    Recherche par thèmes Articles Vidéos entretiens Livres, CD, DVD Recherche par noms
    Avertissement
    L'information diffusée sur Mieux-Etre.org est destinée à encourager, et non à remplacer, les relations existantes entre le visiteur du site et son médecin ou son thérapeute.
    Mieux-Etre.org
    © sprl Parcours
    Tous droits réservés
    Mentions légales