Arrêtons de vouloir changer !

Par Paul-Henri Pion

Quand Arlette s’est présentée effondrée en demandant mon aide, sa situation lui paraissait désespérée. L’ambiance familiale était devenue telle qu’il devenait difficile de parler encore de famille et son couple était un combat permanent. Son mari buvant, Arlette avait tout essayé. Elle avait caché les bouteilles, pleuré, interdit, rationné. Elle s’était opposée en vain. Elle avait fini par se dire que tout cela était de sa faute et qu’il avait raison de boire pour la supporter tellement elle réalisait qu’elle était dure avec lui. Alors elle avait décidé de ne plus l’embêter et même d’être gentille avec lui.

À présent, elle ne lui parlait plus du tout de son alcoolisme et du mal que cela lui faisait qu’il boive. Elle ramenait même de l’eau minérale rien que pour lui quand elle allait faire les courses or il continuait à s’alcooliser malgré tous les efforts qu’elle faisait pour lui être agréable. Elle n’en pouvait plus. Elle avait essayé de le changer, elle avait essayé de se changer, et cela n’avait rien donné.

Son exemple m’a montré très clairement que vouloir changer ne sert à rien. Si vouloir changer avait marché, elle n’aurait pas été devant moi ce jour là. Cependant elle illustrait parfaitement un biais issu de l’évolution et de notre culture qui fait le bonheur des psys et la misère des relations sociales. Elle avait essayé de raisonner pour changer et s’était embourbée : "si mon mari boit, il faut que je l’en empêche" était tellement marqué dans son être qu’elle en était venue à être persuadé d’avoir radicalement changé alors qu’elle n’avait fait que la même chose. En ramenant de l’eau minérale à son mari, elle continuait à lui demander indirectement d’arrêter de boire de l’alcool. Elle n’avait que changé la forme de son message. Elle continuait à s’opposer à lui. Elle ne s’en rendait pas compte.

Si son raisonnement avait été libre, il lui aurait apporté que ce qu’elle fait ne marche pas et lui aurait permis d’accéder à d’autres possibilités. Ce n’était pas le cas, et c’est normal.

Un être vivant n’est que le résultat d’essais et d’erreurs dont nous constatons les erreurs qui ont marché et les résidus de ce qui ne marche plus. C’est ainsi que nous avons un coccyx et plus de queue et des doigts et plus de palmes. Nous pouvons ainsi observer que le vivant fonctionne par ajouts puis abandons successifs, ici ajout de la station verticale et de l’usage des phalanges, et non par abandons puis ajouts. La nature ne s’oppose jamais, elle crée. Si ce qui est créé a sa place, alors il se développe, se maintient et empiète sur le domaine d’une structure vivante préexistante. Si cette dernière continue à être utile, elle coexiste avec la nouvelle, sinon, faute s’être utilisée elle s’atrophie puis disparaît.

Tout indique que si quelque chose a eu sa place, la nature le considère comme vital et le conserve jusqu’à son remplacement. Ce qui est vrai des organismes se vérifie aussi dans les actions. Ce qui est logique, l’une des caractéristiques du vivant étant le mouvement, donc justement cette capacité d’agir. Ainsi tout mouvement qui a eu lieu, dans la mesure où celui qui l’a acté est encore vivant ne peut être empêché. Vouloir empêcher de s’exprimer ce qui a contribué à être vivant aujourd’hui revient à porter atteinte à la vie. La nature nous en empêche.

Ce constat est lourd d’implications. Il signifie en particulier que vouloir changer en essayant de ne plus faire ce qui est fait est voué à l’échec, comme Arlette nous le montre si bien. Son mari a bu. Il ne peut pas s’empêcher de boire. Elle s’oppose à lui. Quoique son raisonnement lui apporte, elle ne peut s’empêcher de s’opposer à lui. Vouloir changer en arrêtant de faire ce qu’on fait, ici boire ou s’opposer, ne marche pas. La nature nous montre que la seule solution à notre disposition est de développer quelque chose de nouveau qui viendra prendre la place de ce qui dérange. Autrement dit, quand une habitude dérange, rien ne sert de vouloir s’en empêcher. Il y a lieu d’en cultiver une nouvelle. Au-delà des jugements, ce qui a été fait doit pouvoir continuer à être fait. Ce que vise le jugement n’est pas ce qui a été fait mais bien ce qui a été fait dans le contexte où cela a été fait. Frapper son voisin peut être condamné. Assommer ce même voisin qui, en proie à la panique en devient violent, et pouvoir ainsi mieux le soustraire à une situation qui le met en danger vital est presque une nécessité. Ce que nous avons déjà fait doit rester faisable. Si nous le regrettons, il s’agit alors d’éduquer à discriminer les contextes dans lesquels ce que nous avons fait peut prendre place et de s’exercer à une autre possibilité pour les autres contextes.

L’autre enseignement de ce que nous apporte Arlette est le suivant : le raisonnement devient complice du problème dans certaines circonstances. Là aussi l’observation de la nature nous éclaire. L’empilement d’essais-erreurs qui parvient à notre connaissance sous la forme d’un être vivant est hiérarchisé. Toutes les structures organiques qui ont été conservées alors que de nouvelles structures organiques étaient développées sont de rang supérieur à ces dernières. La survie a impliqué les structures réflexes. La vie sociale a développé les structures émotionnelles comme autant de moyens de communiquer entre êtres vivants. Le besoin de jouer avec le temps a conduit à l’émergence de capacités d’anticipation et de simulation dont la première manifestation est la capacité à se raconter une histoire en pensée, la seconde de raconter des histoires à autrui, la troisième de recourir mentalement à des symboles et la quatrième connue d’écrire. Cela s’est fait dans cet ordre. Le raisonnement est donc subordonné à l’émotion. Quand celle-ci s’emballe, raisonner ne sert qu’à la renforcer. Arlette, très triste de voir son mari dans cet état, a peur de le perdre et de se retrouver abandonnée. Incapable de gérer cette situation, elle sombre dans la colère, dernière ressource que la nature a mis à notre disposition. La colère est l’énergie de la destruction. Elle se trouve donc prise dans une dynamique destructrice qui la dépasse et qui l’emporte. Il n’y a aucun jugement à propos de cette situation. Il y a juste le constat qu’Arlette est maintenant complice de l’interaction qui fait souffrir le système familial et elle en particulier. Il n’est pas question de victimes à plaindre. Il est question d’acteurs d’une même dynamique.

Comment faire si le raisonnement se trouve piégé par l’émotion et en devient complice ?
Paradoxalement, il s’agit d’y recourir. Toute la dynamique d’Arlette est orientée vers l’arrêt de sa souffrance. Elle veut en finir, non pas de cette situation mais de sa peur de se retrouver seule à gérer ce qu’elle a à gérer. Son mari n’est plus à la hauteur et elle ne peut plus compter sur lui. Sa conscience réflexive cherche à s’opposer à sa peur. Dame nature veille au grain : la peur doit être accueillie et prise en compte et non rejetée, ignorée, ou éradiquée. Il lui faut la prendre en charge avant toute chose, c’est à dire arrêter de subir et redevenir actrice de sa vie. Là encore, la nature ne s’oppose jamais, elle compose. Tant qu’elle cherche à changer son mari, elle s’oppose et est en échec a sortir de la situation. Tant qu’elle cherche à se changer, elle s’oppose à ses émotions et ne peut avancer. Il lui faut apprendre à rencontrer ses émotions et passer au-delà.

Vouloir changer conduit dans le mur.
Passer au-delà des émotions permet d’avancer. Il existe pour cela une méthode simple d’application. Elle consiste à recenser de façon très factuelle et concrète tous les évènements petits ou grands qui sont associés à l’émotion et à la situation, quels que soient leurs dates ou contextes. Quand cela est fait à un moment choisi, en se centrant sur ce que les cinq sens permettent de reconstruire de ces instants mémorisés, alors l’émotion s’apaise et le raisonnement peut reprendre librement son cours et adopter une logique créative qui dépasse le jugement. Ce faisant, il a été renoncé à vouloir changer. Il a aussi été renoncé à s’opposer au cours de la vie, c’est à dire à l’autre ou à ce que le primate social qui nous héberge encode malgré nous, nos émotions. Il a été lâché prise et il redevient possible de se sentir acteur de sa vie.

Économiste de formation, formé à la lecture et à l’anticipation des évolutions de la conjoncture, Paul-Henri Pion a passé 16 années dans des postes à responsabilité en entreprise. Depuis 2000, il se consacre à la lecture et à l’anticipation des interactions humaines. Il exerce aujourd’hui les thérapies brèves et le coaching stratégique. Sa pratique s’inscrit dans la lignée des travaux du Mental Research Institute de Palo Alto (Californie) et de son Centre de thérapie brève. .
- http://mieux-etre.org/Paul-Henri-Pion.html


Publié le 1er octobre 2011 - Auteur : Pion Paul-Henri
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« C’est en lâchant prise que vient la maîtrise ». Paul-Henri Pion s’intéresse aux conditions de la performance et du bien-être humains. Sa pratique s’inscrit dans la lignée des travaux du Mental Research Institut dont il a suivi les enseignements. Économiste de formation, certifié en PNL et hypnose éricksonnienne, diplômé en psychologie, il met son expérience au service de votre bien-être.

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