Le lien thérapeutique

Par le Dr. Michel Delbrouck

La relation thérapeutique, que ce soit en médecine ou en psychothérapie ne peut se concevoir sans aborder le concept de lien. Cette notion, même si elle est souvent évitée, écornée, oubliée ou à l’inverse surinvestie ou pervertie se doit d’être abordée. Elle est la base même du soin physique ou psychique ? Comme si ces deux niveaux devaient encore être séparés !

La notion du lien

Le lien caractérise le plus notre singularité d’être humain. Il signifie attachement à une personne, une relation entre deux êtres. Ce lien, nous ne le percevons le mieux en général que lorsqu’il est malmené ou absent ou quand il submerge tout notre être dans l’état amoureux. Le lien peut signifier attacher, lier ou entraver donc empêcher d’être libre alors qu’il peut suggérer une relation chaleureuse et la proximité d’un être cher. Ce lien peut être tenu, fragile, fort, solide, ambigu, tenace, emprisonnant, complexe, etc. Il peut constituer un rapprochement, de l’amitié et de l’amour ou bien au contraire un rejet, de l’animosité et de la haine.

Formation du lien

L’élaboration du premier lien débute très tôt, dans le sac amniotique parfois bien avant qu’il n’existe dans le désir ou le psychisme des parents. Le lien initial par l’entremise du cordon ombilical et du premier contact avec le corps maternel demeure prégnant. Cet état d’esprit d’acceptation possible d’un futur enfant, comme d’un futur patient existe-telle ou non chez le thérapeute. Le patient potentiel est-il déjà ou non accepté ou est-il vécu comme inopportun, potentiellement gênant ?

Cette relation primaire et fusionnelle à la mère crée le premier lien de chaleur humaine. Plus tard avec la naissance et le développement physique et psychique, des sensations tactiles, des sons, des odeurs, des sourires, et ensuite avec des mots de tendresse et avec des mots d’un langage de plus en plus en plus élaboré va se créer en nous un prototype de lien. Michael Balint [1] parlera d’Amour primaire [2] et P.C. Racamier [3] de séduction narcissique primaire [4] .

Une façon particulière d’établir des liens avec les autres humains découleront de ces premières expériences de contact avec notre environnement et avec les autres êtres humains. Ces modes premiers d’être au monde auront des répercussions considérables sur la qualité des liens ultérieurs car ils sont imprégnés de ces expériences originelles. Comme thérapeute médecin ou psychothérapeute, l’ouverture à ce type de questionnement aura également des répercussions sur notre mode de prise en charge des patients souvent avant même que ne débute l’essentiel de la relation thérapeutique médicale ou non. Les travaux de Ruella Frank [5] à propos des expériences primaires de découverte du monde et sur leurs répercussions dans notre mode d’appréhension globale de notre univers relationnel sont très utiles à ce propos.

Sortir de cet état d’indifférenciation somato-psychique va consister à percevoir peu à peu la frontière entre soi et l’autre, entre l’intérieur et l’extérieur de soi, entre le monde réel et le monde imaginaire. Un certain nombre de nos patients, qu’ils consultent ou non en psychothérapie vont manifester d’importantes difficultés à pouvoir se séparer de leur soignant. En médecine comme en psychothérapie, nous allons observer des états de dépendance extrême psychique et physique, des transferts massifs d’emblée, de l’érotomanie, des états prépsychotiques ou à l’inverse un rejet inexpliqué, une incapacité totale d’investissement psycho-affectif, un positionnement schizo-paranoïde [6] enraciné profondément. Le soignant de première ligne comme celui qui va se spécialiser dans la prise en charge de ce type de problématique sera confronté à ces questions.

Accepter la contrainte existentielle de notre solitude va résulter de la même démarche de reconnaissance de nos propres besoins et de nos propres désirs et de façon plus générale d’assumer notre destin individuel. Notre positionnement éthique ne pourra pas se placer de manière univoque devant chacun de nos patients. Les morales du respect de type Kantien et Cartésien, qui souhaitent autonomie de la volonté, réciprocité, reconnaissance et maintien de la distance devront nécessairement en ces cas s’assouplir et se laisser influencer par les morales de sollicitude où altérité, différence et vulnérabilité apporteront prévenance, bienveillance et indulgence. Michael Balint nous enseigne qu’il y a une psychanalyse par patient ! Le patient ne devrait pas s’adapter absolument et nécessairement à la méthodologie du thérapeute mais bien l’inverse.
La différence essentielle entre traitement [7] et soin concerne l’engagement affectif de celui qui le dispense, comme le conseille l’expression « prendre soin de quelqu’un ».

Brève historique de la prise en charge du lien thérapeutique

Selon l’histoire et l’évolution de la pensée psychanalytique et psychothérapeutique, diverses conceptions, théories et postures thérapeutique vont venir compléter et nourrir l’arsenal thérapeutique du soignant.

Selon Sigmund Freud, l’analyste isole le transfert pour le faire apparaître dans le champ de la relation avec le patient, à travers le cadre du travail analytique. Pour certains auteurs, il s’agit d’un « projet scientifique quasi expérimental ». La reviviscence des situations conflictuelles archaïques au sein de la relation thérapeutique, à travers les réactions transférentielles du patient et contre transférentielles de l’analyste vont éclairer celui-ci sur le type de problématiques inconscientes et sur les enjeux sous-jacents.

Selon Sandor Ferenczi, l’analyste se trouve strictement en position maternelle. Il s’identifie à une mère exclusivement centrée sur son bébé ayant quasi exclu ou forclos la « censure de l’amant donc sans position tiercisante » c’est-à-dire sans la présence d’un tiers, habituellement le père qui vient s’interposer entre la mère et l’enfant. La posture maternelle proposée par S. Ferenczi ouvre un nouveau champ thérapeutique non suffisamment exploré par les premiers analystes. La question de la nécessaire pose du strict cadre thérapeutique va émerger à la suite de l’émergence de cette posture.

Selon Donald W. Winnicott, au cours de la grossesse, la mère acquiert la capacité de se dévouer totalement à son futur nouveau-né, capacité qu’elle perdra ensuite progressivement, à la mesure du développement du bébé. (préoccupation maternelle primaire). Durant la période post-natale, l’unité, n’est pas le nourrisson, mais l’ensemble individu-environnement. Le travail de ce pédiatre avec ses patients en bas âge lui a permis d’expérimenter une nouvelle manière de prise en compte des éléments d’agressivité, d’abandon, de traumatismes très archaïques. Selon lui, la mère doit juste être une mère suffisamment bonne, ce qui implique qu’elle soit tout autant suffisamment mauvaise afin de ne pas être trop bonne de même qu’elle est naturellement compétente et se doit d’être une mère banalement dévouée.
Cette compréhension du soin maternel et thérapeutique se présente essentiellement comme non intransigeante, et empreinte de tolérance. Cette position dans le soin médical et psychothérapeutique va colorer la prise en charge en lui apportant plus d’humanité et plus de sollicitude.

Selon les autres analystes de la relation d’objet, les Kleiniens et les post Kleiniens, les projections, identifications introjectives [8] et projectives des objets partiels [9] rejoués inconsciemment dans la relation thérapeutique vont être repérés et utilisés pour faire revisiter et faire évoluer le patient dans ses types de relations aux autres, en ce y compris à travers sa relation thérapeutique. Cette vision permettra de soigner des patients atteints beaucoup plus profondément et qui ont vécus et développés des types de relations plus ardues à soigner, comme les liens de méfiance paranoïde, de perversion, de destruction, de rage, etc.

Selon les thérapeutes des troubles de l’attachement, l’essentiel de la relation se situe bien avant les besoins d’alimentation. Le psychisme et la qualité de la relation à l’autre dépendent du type de premières expériences de contact physique corporel avec ses premières figures parentales. Les dernières découvertes de neurosciences n’opposent en aucune façon ces dernières positions et les conceptions psychanalytiques plus anciennes. En fait elles se complètent et ne s’opposent pas. Pour les auteurs de cette obédience, (Harrow, Bowlby [10] , Ainsworth, Main, etc.), l’enfant a un besoin primaire d’agrippement, d’attachement. La mère est placée au sommet des figures d’attachement possibles. L’attachement peut être considéré comme un déterminisme biologique de base, en ce sens que c’est le besoin d’autrui, le besoin d’attachement qui est inné, non l’attachement lui-même. Selon Bowlby, l’attachement à la figure maternelle servirait de base de sécurité à l’enfant pour explorer l’environnement. Il prétend que ce lien d’attachement en devenant intériorisé, servirait par la suite de modèle à toutes les relations intimes et sociales de l’individu.

A la limite, peu importent l’école et le type de proposition de travail ou d’approche car dans toutes les figures et tous les cas cliniques, le thérapeute médecin ou psychothérapeute ne pourra échapper à la question de ce lien thérapeutique. Ce qui va se différencier seront le type de prise en charge préconisée par le thérapeute, - en quelque sorte le cadre de travail qu’il va offrir -, la profondeur et la densité du lien, sa durée dans le temps, les niveaux d’interprétation, l’utilisation ou non des incidents ou accidents de cadre au sein de la relation thérapeutique.

Evolution diverse du lien

Si la période de fusion (de séduction narcissique primaire, de narcissisme primaire) dure trop longtemps, l’enfant va se trouver dans l’incapacité d’expérimenter la frustration de l’absence. Il risque de développer un prototype de lien marqué par une dépendance à l’autre, et une emprise possible de l’autre sur lui. Dans ces cas de figure, soit le patient fuit les situations fusionnelles mêmes si elles sont agréables, soit il les recherche de manière irrépressible. Nous aurons des dépendances addictives à l’alcool, à la drogue ou à des comportements comme des achats compulsifs, des relations sexuelles compulsives, de la cyberdépendance, etc. ou des comportements de contrôle comme des troubles alimentaires ou des TOC. Des dépendances affectives peuvent éclore au sein même de la relation thérapeutique. Le soignant qu’il soit médecin ou psychothérapeute se devra de garder à l’esprit ou mieux à la conscience l’importance de sa position éthique. Si l’asymétrie spécifique de la relation thérapeutique peut aider le patient dans sa quête d’amour primaire inconditionnel, elle peut entrainer ce même patient dans le maintien d’une dépendance affective et ou amoureuse dont il pourrait difficilement se dégager. Le soignant devra nécessairement connaître intellectuellement et émotionnellement l’importance des enjeux de ce lien, son rôle et ses fonctions.

Rôle du lien

Sécurité, protection et autonomie ne pourront être acquis qu’à travers l’établissement d’un lien. Le caractère constant et nourricier du lien apparaît indispensable pour assurer sa pérennité et ses rôles de sécurité et de protection. Ce lien premier avec la mère et le père va également apporter de l’amour. Cet amour originaire marque définitivement notre enfant intérieur de son empreinte suffisamment ou insuffisamment chaleureuse pour chacun d’entre nous. Toute la présence symbiotique maternelle va connoter et imprégner très fortement notre être. Il en sera de même au niveau de la symbolique paternelle. La sécurité, l’ouverture vers l’autre et vers le monde extérieur seront son apanage. L’acquisition de l’autonomie, de la débrouillardise et de l’investissement des personnes extérieures à la relation parentale sera permise et même suscitée. Les investissements affectifs et sociaux se jouent à ce niveau.

Un lien sécurisant n’est pas enfermant. Il se veut explorateur et les mini frustrations du début de la relation maternelle ou la relation thérapeutique maternante vont permettre à l’enfant et au patient d’explorer le monde avec sécurité, dans la mesure où il aura acquis la certitude que le lien n’allait pas se rompre, de telle manière à ce qu’il puisse faire des allers-retours, tenter de s’autonomiser tout en restant dépendant du moins dans un premier temps.

Implication dans les choix thérapeutiques
Les choix du type de prise en charge thérapeutique, individuelle, groupale, psychanalytique, de relation d’objet, verbale, non verbale, psychocorporelle, comportementaliste se décideront en fonction de ces critères d’acquisition ou non des niveaux de consolidation du lien. Cela demande de la part des thérapeutes médecins et psy une connaissance des différentes approches, une certaine humilité et un certain bon sens clinique. Une anamnèse délicate et suffisamment précise et respectueuse nous apportera les éléments indispensables pour apprécier les failles et poser les choix thérapeutiques qui pourront aider au mieux nos patients.

L’apprentissage de l’autonomie se fera régulièrement à travers la satisfaction et la frustration d’une multitude de besoins de nourriture, de chaleur, de protection, de besoins affectifs, et au fur et à mesure du développement de l’enfant, des besoins plus élaborés comme l’éducation, la découverte du monde, celle de la sexualité et sa progressive socialisation. L’investissement dans d’autres activités ou centres d’intérêt ne sera possible que si le bébé a pu acquérir cette autonomie affective, cette prise de distance affective suffisante avec la mère pour investir d’autres liens.

Au fil de son développement psychoaffectif, l’enfant va progressivement explorer le monde et oser s’affranchir en quittant ses parents et son noyau familial sécurisant à travers des allers-retours de plus en plus fréquents et longs. Certains patients restent en deçà de cette autonomie et investissent massivement le lien thérapeutique au point de ne pouvoir s’en passer et de ne tolérer aucune imperfection. D’autres ne pourront aucunement envisager même des ébauches d’élaboration du lien, ou parfois sous des modalités mortifères, perverses ou agressives. Le thérapeute aura à décoder ces diverses modalités d’entrée ou de refus d’entrer en relation et de création de lien. Le rôle du médecin non psychothérapeute sera alors de dépister et pas de prendre en charge.

Incapacité à créer du lien

Quelques personnes éprouvent une incapacité à entrer en relation avec l’Autre. Elles n’investissent pas l’Autre, parce qu’elles n’ont, sans doute pas, été suffisamment investies elles-mêmes, ou ont été mal investies. L’investissement que leur manifeste leur médecin ou leur thérapeute les renverse et les déconcerte parfois. Dans certains cas, elles se bloquent et le soignant se heurte à un mur infranchissable. Leur cœur, leur psychisme et leur corps est fermé. Le thérapeute devra œuvrer de patience et d’ouverture de cœur pour aider à soulager cette souffrance indicible que présentent ces patients. Cette fermeture qui se trouve être plutôt une incapacité à faire autrement, peut se manifester sous diverses formes cliniques. Agressivité, mutisme, somatisation, addictions, narcissisme exacerbé, hypersexualité, etc.

Certains types de liens sont susceptibles de créer des conflits dans la relation de soin. Au médecin et au psychothérapeute de prendre suffisamment de réserve, d’adopter une métaposition par rapport à ce qui se joue ou se rejoue à la frontière contact entre le soignant et le soigné et à gérer en d’autres termes son contre-transfert. Cependant, le soignant aura à la conscience les difficultés et parfois les dangers à soigner certains types de personnalités difficiles où même une saine gestion du transfert et du contretransfert ne suffit pas.

Types de liens conflictuels dans la relation de soin

Lien d’emprise ou pervers
Le lien d’emprise se définit comme un lien pervers. Souvent attaché à une expérience d’amour conditionnel, l’individu s’est vu être utilisé comme un objet potentiel que l’autre pouvait manipuler à des fins de jouissance personnelle. Les situations d’inceste [11] et de climat incestuel résultent de ce manque de distance corporelle et affective, de frontières non clairement établies, de distances intergénérationnelles abolies, de maintien inadéquat de liens fusionnels par exemple entre une mère et son fils, etc. Le lien d’emprise résulte du maintien de résidus de cet univers archaïque indifférencié dans lequel la mère et l’enfant ont été en symbiose totale ininterrompue où toutes limites étaient annihilées et où la sexualité colorait ces relations.

Le lien amoureux
L’investissement d’une première relation d’amour fait se remémorer les premiers objets d’amour de l’enfant. Le lien amoureux se veut particulier en ce sens qu’il s’investit massivement. Comme dans l’état amoureux, où le psychisme de la personne amoureuse est obnubilé par la dimension fantasmatique de son amour, le clinicien peut être confronté dans sa pratique à ce type de lien dont le patient ou le thérapeute peut difficilement se dépêtrer.

Agent de renarcissisation, le lien amoureux s’il est trop surinvesti pourrait engendrer une certaine omnipotence tant chez le soignant que chez le patient. La personne amoureuse ne peut plus envisager que l’objet de son amour. Cette situation peut se rejouer dans la relation thérapeutique [12] . L’objet d’amour, comme on peut le vérifier dans le monde réel, occupe toute la place. L’amoureux ne voit que son objet d’amour.
Il existe, en effet, dans le langage parlé, un foisonnement de mots, qui tous soulignent le fantasme de partage d’un même corps physique : « je l’ai dans la peau », « il est la chair de ma chair », « ma douce moitié », « cette séparation est un réel arrachement pour moi », etc.… à l’instar du syndrome du « membre fantôme », qui même amputé, continue à exister dans les représentations du sujet au point que celui-ci tombe lorsqu’il tente de s’y appuyer. Rendre compte de l’aspect prégnant de ce lien demeure indispensable à la construction du Moi. Cependant, sa quête incessante peut envahir tout le champ thérapeutique ou interrelationnel s’il vient à manquer.
A contrario, les moments d’intimité représentent des instants de « régression normale ». Parfois, les frontières et les espaces sont malmenés au point que l’identité de la personne est mise en question.

L’alchimie d’une vraie rencontre consiste à perdre l’illusion, même dans le cadre de l’état amoureux, que l’autre va combler le manque inhérent à notre condition humaine. Quel que soit notre type de pratique, médecin généraliste, médecin spécialiste, paramédical, psychothérapeute, psychanalyste, nous sommes confrontés à cette quête incessante avec plus ou moins de bonheur ou de conscience de la part de nous même et de celle de nos patients.
Dans la plupart des cas, cette découverte est rendue pénible dès notre plus jeune âge ou dès notre premier chagrin d’amour. Pour d’autres patients, il restera intolérable de pouvoir l’envisager. Ces patients n’en ont pas la moindre idée, et ne peuvent matériellement ou psychiquement y accéder. Nous allons devenir pour des années, dans le transfert, porteur de l’injustice du monde, du symbole de l’inégalité des classes, réduit au distributeur de bons médicaments soulageant la douleur physique ou psychique, ou d’autres maux passagers ou chroniques à jamais inguérissables. Et pourtant, là se cristallise notre fonction car tel a été notre désir de soignant, du moins à une époque. Par ailleurs, nous gardons le droit à notre non-désir de soigner ou de ne plus soigner.

Nous répétons que la découverte d’une relation d’amour fait résonner le souvenir des premiers objets d’amour. Dans ce cas, l’histoire du premier investissement se répète. L’objet investi, ressent, si l’investissement est suffisant, des sentiments similaires à ceux éprouvés lors de sa première expérience relationnelle avec sa mère. Si cette relation n’a pas été adéquate, il peut être difficile d’investir la personne aimée. Cette dernière sera dans l’ambivalence, car cela aura tendance à réactiver transférentiellement des souvenirs douloureux, en même temps qu’un sentiment agréable et réparateur d’être aimé. Le patient et le soignant peuvent être replongés ici dans l’ambivalence avec un penchant prioritaire dans un sens ou dans l’autre selon la qualité de l’expérience primaire ou selon la sévérité du traumatisme. Le premier sentiment peut l’emporter et provoquer un comportement négatif de rejet ou de retrait.

Le lien d’abandon
Certains patients tenteront d’entretenir un fonctionnement de type fusionnel au sein de la relation thérapeutique. Ils voudront conserver l’aspect indifférencié, la dépendance parfois même rechercheront une relation essentiellement basée sur la sensation ou une relation paradoxale (tantôt proche, tantôt distante) et sur un mode clos et un vécu confusionnel. Le thérapeute médecin ou psychothérapeute aura à décoder peu à peu les attentes et les demandes souvent inconscientes de ces patients. Ne pas les percevoir expose le soignant et le patient à de graves malentendus.
La capacité du patient à fantasmer le soignant pendant son absence, à pouvoir l’imaginer, y penser, permet de maintenir la continuité de sa présence à travers ce lien. Comme s’il était là. En l’absence de cette aptitude, le patient va s’efforcer de reproduire la création du lien à chaque nouvelle rencontre, comme s’ils se voyaient pour la première fois, pour autant que le désir ou la pulsion d’aller vers l’autre soit présent. Nous pouvons percevoir les possibles réactions contre transférentielles négatives chez un thérapeute peu formé à ces aspects plus archaïques de la relation d’objet.

Les pulsions donnent-elles l’impulsion pour créer le lien ? Est-ce la pulsion, la poussée constante comme dirait Freud, qui entraine la constitution du lien tout au long du processus, ou est-ce d’autres processus psychiques qui prennent le relais ? Les thérapeutes concernés par les troubles de l’attachement plaident pour l’existence de mouvements d’attachements, d’agrippements présents avant l’émergence des besoins alimentaires.
Dans ces cas de figure, le patient clive, coupe, détisse la toile filée par le thérapeute. La constance et l’aller-vers du soignant permettront peu à peu de recréer et de maintenir ce lien fragile. La question pour le thérapeute sera de se demander comment s’est passée l’histoire des premiers investissements. Si le premier investissement parental n’a pas été adéquat, la présence du thérapeute va difficilement être investie. Le patient ressent vite s’il est ou non suffisamment investi par son soignant. Dès lors, le thérapeute réactive le transfert. L’histoire du premier investissement se répète. Le patient, objet investi, à condition que l’investissement de son thérapeute soit suffisant, ressent des sentiments similaires à ceux éprouvés lors de sa première expérience relationnelle avec sa mère.

Si cette relation n’a pas été adéquate, il peut être difficile d’investir ce soignant. Le patient sera dans l’ambivalence, car l’attitude de son thérapeute aura tendance à réactiver transférentiellement des souvenirs douloureux, en même temps qu’un sentiment agréable et réparateur d’être aimé. On est ici dans l’ambivalence avec un penchant prioritaire dans un sens ou dans un autre selon la qualité de l’expérience primaire ou selon la sévérité du traumatisme.

Le premier sentiment peut l’emporter et provoquer un comportement négatif de rejet ou de retrait de la relation thérapeutique. Dès lors, le patient réactive transférentiellement des affects douloureux négatifs, sous forme de sentiments d’échec, ou de rejet massif ou partiel qui peuvent émerger au sein de la relation de soin. Au thérapeute averti, d’essayer d’en décoder le sens. Les « accidents de cadre [13] » représentent la manière dont le patient vit ces relations d’abandon, de solitude. Il n’a d’autres manières de l’exprimer que par des fâcheries, des retards, des retraits incompréhensibles, des fermetures, du surinvestissement, de la dépendance extrême, etc. Peu à peu, la capacité qu’aura le patient de fantasmer l’absence ou l’imperfection de son soignant lui permettra de concevoir la possibilité d’un lien stable dans le temps et le maintien d’une continuité du lien d’attachement.

Le lien agressif
Mélanie Klein a décrit l’ambivalence dans lequel le petit peut être parfois engagé. Elle nous parle d’Amour et de Haine dans un de ses ouvrages. L’enfant préfère parfois détruire son objet d’amour plutôt que de le perdre, plutôt que de le voir s’éloigner, être absent. Nous retrouvons à l’âge adulte cette position défensive archaïque chez les patients borderline, dans la rage narcissique, des personnalités narcissiques ou dans la jouissance de destruction de l’Autre dans la personnalité perverse narcissique, dans les traumatismes archaïques des personnalités antisociales, dans les dépressions masquées et/ou hostiles, etc.

L’amour

Pour O. Schwarz , « l’amour est l’exact opposé de l’angoisse ». Aimer, c’est se fixer de la manière la plus stable et la plus sûre, en s’unissant parfaitement à un autre être humain ». Il dira aussi : « L’amour n’est pas une émotion ni un désir. Il et un acte de connaissance par lequel nous saisissons l’essence même d’une autre personne ».

 « L’amour n’est pas une émotion ni un désir.

Il et un acte de connaissance par lequel nous saisissons

l’essence même d’une autre personne ».
L’Amour pour Oswald Schwarz

L’amour ne commet pas d’erreur, seuls les amants en commettent. « L’amour est un acte créateur. Il renferme par conséquent toute la félicité et toute la souffrance que connaissant si bien les hommes occupés à produire une œuvre ».
La prise en charge thérapeutique va passer par cet état afin qu’advienne le patient à lui-même. Bien entendu, à de degrés divers. Les problèmes essentiels ne comportent pas de solution rationnelle. Les questions ambiguës, et/ou angoissantes se résolvent d’elles-mêmes, grâce à des solutions et à des réponses qui jaillissent des profondeurs de notre existence.
L’aide que nous pouvons apporter à nos patients ne pourra se révéler que parce que nous-mêmes auront explorés les zones de doute, d’angoisse, d’inquiétude, de sécurité et de réassurance progressive à travers la relation à l’autre constante et infaillible. Enfin nous terminerons en rappelant en termes d’amour qu’une éventuelle érotisation subjective présente au sein de la relation thérapeutique ne signifie en aucune façon génitalisation, et que toute intrusion psychique, philosophique, financière, physique et sexuelle est interdite par les codes de déontologie.

Michel Delbrouck est médecin, psychothérapeute à orientation psychanalytique, Gestalt-thérapeute, formateur et enseignant de la psychopathologie, superviseur, vice-président de la Société Balint Belge et de la Société Belge de Gestalt, membre associé de l’Institut International de Psychanalyse et de Psychothérapie Charles Beaudouin (Genève), membre de la Commission d’éthique de l’Association Belge de Psychothérapie, auteur de Le burn-out du soignant et de Psychopathologie, manuel à l’usage du médecin et du psychothérapeute, Ed De Boeck.
- www.ifts.be

[1BALINT Michael, Amour primaire et technique psychanalytique (Londres, 1965), Paris, Payot, 1972.

[2BALINT Michael cité in DELBROUCK M., Psychopathologie, manuel à l’usage du médecin et du psychothérapeute, Bruxelles, De Boeck, 2007.

[3RACAMIER P.-C., L’inceste et l’incestuel, Paris, Éditions du Collège, 1995.

[4Cf. DELBROUCK M., ibidem, opus cité.

[5FRANK Ruella, Le corps comme conscience, Bordeaux, Ed. L’exprimerie, 2005.

[6Position schizo-paranoïde, étape du développement psychogénétique décrit par Mélanie Klein et situé entre 3 en 8-10-12 mois.

[7JANIN Claude, PFP 2005. Page 1.

[8Identifications introjective et projective : mécanismes de défense de la lignée psychotique bien mis en évidence par Mélanie Klein. Cf. explications in DELBROUCK M., opus cité.

[9Selon Mélanie Klein, l’enfant appréhende le monde grâce à un mécanisme de défense qu’elle appelle clivage et qui lui permet de diviser ses premiers objets d’investissements affectifs notamment en bon objet et mauvais objet, en objets partiels plus aisés à saisir.

[10BOWLBY J., Attachement et perte, vol.1 : L’attachement ; vol. 2 : Séparation, colère et angoisse ; vol.3 : La perte, Paris, P.U.F., 1978.

[11Cf. Chapitre XX, page XX et DELBROUCK M., Psychopathologie, ibidem, opus cité, pp. XX – XX.

[12Cf. article de DELBROUCK M., Afin que la relation ne dérape …si on parlait d’éthique ? Rôle de l’érotisation subjective dans la relation de soins, in Revue Balint Belge, n°102, 2008.

[13Les « acting in » décrits par M. Balint comme tentatives de communications au sein de la relation thérapeutique. Cf. DELBROUCK M., opus cité, p. XX


Article publié le 6 mars 2011
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Article proposé par

Delbrouck Michel

Le Dr Michel Delbrouck est Psychothérapeute, Formateur, Superviseur. Directeur de l’Institut de Formation et de Thérapie pour Soignants. Membre Affilié de l’Institut International de Psychanalyse et de Psychothérapie Charles Baudouin (Genève). Past-Président de la Société Balint Belge. Membre titulaire et Past-Président de la Fédération des Psychothérapeutes Humanistes Existentiels. Superviseur agréé et enseignant de l’Ecole Parisienne de Gestalt. Membre de l’Association Européenne de Psychothérapie - CEP certifié.
Maître de stage intra et post universitaire
- Tel. : +32 477 37 50 58 le matin de 07h00 à 07h30
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