La supervision

Par Salomon Nasielski

Dans le sens cou­rant de ce mot, il signi­fie ins­pec­tion, sur­veillance, contrôle. Serait-ce là la raison pour laquelle il est des psy­cho­thé­ra­peu­tes qui n’aiment pas l’idée, et encore moins la démar­che ?
De façon plus spé­ci­fi­que, la super­vi­sion en psy­cho­thé­ra­pie est une rela­tion dans laquelle un super­vi­seur offre en par­tage à un super­visé son expé­rience, sa connais­sance du métier. Le super­vi­seur, dans ce cas, est sim­ple­ment un aîné dans le métier, qui a acquis une expé­rience avan­cée dans son exer­cice.

La supervision consiste donc, pour un supervisé, à étendre et approfondir ses savoirs en regard de sa pratique professionnelle. Cette démarche tire donc son sens du désir qu’a le psychothérapeute supervisé d’apporter à ses clients une plus grande probabilité de mieux-être, ou de changement, ou de guérison.

Utilité

La psychothérapie est, en effet, un métier. Perdons donc une fois pour toutes l’illusion selon laquelle notre sensibilité, notre intuition, notre capacité d’empathie, d’identification, et notre intelligence supérieure suffiraient à faire de nous d’excellents professionnels.

L’utilité finale de la supervision se situe donc dans l’acquisition ou l’accroissement, pour le psychothérapeute, de trois savoirs :

- 1 le savoir tout court : les connaissances, l’information aux plans
a) technique ou conceptuel, et
b) de la relation particulière qu’instaure la psychothérapie, donc les connaissances concernant la gestion de la relation thérapeutique, de la relation transférentielle ;

- 2 le savoir-faire : l’acquisition ou l’affinement des "tours de main" permettant de convertir le savoir en actions porteuses de résultats ;

- 3 le savoir-être : le psychothérapeute devrait avoir suffisamment dénoué ses conflits internes, suffisamment accepté son passé, son histoire, suffisamment assis son identité, ses frontières personnelles, afin d’éviter la collusion des inconscients risquant de perpétuer ou d’aggraver les problèmes du client.

Notons que le savoir-être utile dépend en partie de la modalité psychothérapeutique choisie. Dans les thérapies reposant essentiellement sur les techniques et les opérations, ce qui est énoncé ci-dessus est très suffisant.

Il n’en va pas de même pour les thérapies reposant essentiellement sur la relation. Dans ce cas, le psychothérapeute aura besoin de traiter ses problèmes internes remontant plus loin dans son passé. Il est question alors d’aborder et d’amender les problèmes que le psychothérapeute aura acquis dans son enfance (périodes d’attachement, de lien, de séparation), et dans sa période prénatale ou périnatale (conception, gestation, naissance).

Toute la question des savoir-être se retrouve dans l’expression devenue courante chez les psychothérapeutes en formation : le travail sur soi.
Enfin, précisons, à la suite du Systémicien Salvador Minuchin, que le superviseur ne devrait pas chercher à faire de son supervisé une réplique de lui-même, mais, au contraire, aider le psychothérapeute à développer son style personnel afin de devenir plus lui-même, plus authentique, créatif, et autonome.

Modalités
La forme que prendra la supervision dépend des aspirations du psychothérapeute. Souhaite-t-il acquérir un tour de main, une façon de surmonter un obstacle ponctuel dans son travail avec un client donné ? Une séance unique de supervision pourra suffire.
Si les aspirations du psychothérapeute sont plus étendues, il se peut qu’un programme de supervision circonstancié doive être mis sur pied.
L’exemple-type dans ce cas de figure est celui du psychothérapeute débutant. Ayant acquis des connaissances de type académique (psychologue, psychiatre, travailleur social, etc.) ou professionnelle voisine (travailleur social, consultant, coach, conseiller conjugal, psychothérapeute dans une modalité différente, etc.), il souhaite maintenant se donner la formation professionnelle à laquelle il aspire, et dans une modalité élue par lui.
Dans ce cas de figure, le psychothérapeute aspirant et le superviseur auront à convenir d’un programme défini, élaboré à la mesure des aspirations professionnelles de l’aspirant, tout en tenant compte de ses acquis antérieurs.

  • Un exemple :
    Georges a déjà un parcours comme thérapeute psychanalytique en séances individuelles de cinquante minutes, et souhaite devenir un thérapeute plus interventif, et donc disposant d’outils d’intervention, afin de pouvoir conduire des groupes thérapeutiques. L’une des étapes essentielles de sa formation s’accomplira par la participation à un groupe de supervision dans lequel le superviseur aura instauré une dynamique interactive dense, afin de pouvoir constituer son groupe de supervision comme un groupe thérapeutique. C’est-à-dire un groupe dans lequel, de façon idéalement impérative, chaque participant (psychothérapeute en formation) sera invité à projeter sur le groupe sa famille d’origine. En plus de l’opportunité de prendre conscience de son transfert sur la figure parentale (le superviseur), il aura, ici, l’opportunité de prendre conscience de son transfert sur la fratrie (les autres membres du groupe). Le gain de conscience de soi, et le gain en aptitude à repérer les problèmes liés à la fratrie d’origine, à la fois élargiront et approfondiront la compétence de Georges.

À quoi cela servira-t-il ?
Il s’agit, dans la supervision, d’aider l’aspirant psychothérapeute à accroître ses compétences personnelles et professionnelles.
Une façon de classer les apports de la supervision a été créée par l’Analyste Transactionnelle Marge Reddington. Elle dresse un tableau dans lequel le superviseur et le supervisé sont invités à situer, ensemble, chaque problème présenté à la supervision.

Site Personnel
Site Professionnel

Personnel
personnel

Personnel
professionnel

Professionnel
personnel

Professionnel
professionnel

L’assise du problème apporté à la supervision réside dans l’histoire personnelle, les conflits internes du thérapeute. Par exemple, la plainte de son client le met mal à l’aise, ou il a de fortes réactions, jugeantes ou émotionnelles, au récit de la plainte de son client. Exemple : son client parle d’une relation extra-conjugale, et le thérapeute est scandalisé, en émoi. La période pré-adolescente de ce thérapeute a été blessée par le fait que son père a quitté sa mère, et que celle-ci a embrigadé son fils comme allié dans la haine du père infidèle. Le problème a son assise dans les choix moraux, philosophiques ou religieux, faisant partie des motivations du thérapeute dans son choix professionnel ou dans la mission qu’il souhaite accomplir à travers son exercice.

Les problèmes sont surtout liés aux émotions difficiles que suscite tel client, ou tel propos du client chez son thérapeute. On y range aussi la plupart des problèmes de contre-transfert : projections, identifications, éléments fusionnels ou symbiotiques (1).

 

(1) Élément fusionnel : perte relative ou totale de la distinction Moi - Non-Moi chez le thérapeute. Élément symbiotique : mouvement de prise en charge surprotectrice impliquant chez le thérapeute une méconnaissance ou sous-estimation des capacités qu’a son client à traiter et résoudre ses problèmes par lui-même.

Ici se rangent les problèmes pour la résolution desquels il ne manque au thérapeute que des connaissances théoriques, techniques, tactiques ou stratégiques (des savoirs ou des savoir-faire).

De façon plus générale, voici quelques thèmes sur lesquels l’aspirant psychothérapeute pourra chercher à situer son problème, avant de consulter son superviseur :

Dans lequel des pièges suivants suis-je tombé ?
-  Notre culture commune me fait partager la vision de mon client.
-  Je partage avec mon client les mêmes taches aveugles, le même manque d’options.
-  Je me trouve pris dans la même dynamique interpersonnelle que celle de mon client avec son conjoint (processus parallèle).
-  Mes sentiments face à ce client sont de nature contre-transférentielle : je me sens sur la défensive devant lui.
-  Je projette sur ce client, ou sur son partenaire ou son patron, des choses qui m’appartiennent.
-  Je me sens directement impliqué, émotionnellement, dans le conflit que mon client a avec telle personnage de son entourage (je manque de distance, je m’identifie à mon client).
-  Est-ce que j’éprouve un malaise lorsque mon client me critique, ou me juge ? Peut-être que j’investis dans une relation compétitive ou contrôlante.

Résultats escomptables
L’aspirant thérapeute pourra, par les supervisions, améliorer ses aptitudes dans divers axes de son métier. En voici quelques-uns :

-  Établir un diagnostic opérationnellement utile.
-  Établir un plan de thérapie, un contrat opportun.
-  Faire un choix judicieux entre conduire une opération et offrir une interprétation.
-  Exceller dans l’art de faire réfléchir efficacement son client.
-  Pouvoir aider un client à prendre conscience d’un problème interne, caché derrière sa mise en scène dans un problème de la vie courante.
-  Pouvoir faire comprendre à son client comment, et pourquoi ou pour qui, il bloque la résolution de tel ou tel problème.
-  Pouvoir stimuler son client à se donner des objectifs ou un plan de vie.
-  Pouvoir stimuler son client à se donner un sens à sa vie.
-  Rester hors du risque de poser des questions pour satisfaire sa curiosité, ou pour se donner un air malin, ou pour inviter l’autre dans une position soumise .
-  Avoir une conscience de ses devoirs de responsabilité (poser les actes requis et s’abstenir de poser des actes néfastes) et de ses devoirs de protection (ne pas se rendre complice par abstention d’actes illégaux du type violence conjugale, maltraitance d’enfants sous la responsabilité du client, etc.), avec les options d’action éthiquement correctes.

Combien, et jusque quand faut-il chercher de la supervision ?
Dans ma pratique, je suis bien obligé de constater que mes compétences personnelles et professionnelles sont continuellement mises au défi. Chaque jour, chaque nouvelle séance de thérapie individuelle ou de groupe, chaque nouveau client, me mettent devant les questions éternelles : "Comment comprendre ceci ? " ou "Et ici, que faire, que dire ? ".

  • Dans un séminaire résidentiel de formation avancée à la thérapie de couples, nous avons pu observer une vidéo d’une séance de thérapie de couple conduite par l’animateur. À un moment, cet animateur, brillant thérapeute, pose au mari infidèle et "incapable" de choisir entre son épouse et sa maîtresse une question puissante : "Est-ce que ton hésitation, ton blocage, est véritablement un problème, ou est-ce une solution pour toi ?". À la suite de cette question, le mari baisse la tête, se tait, ne bouge plus. Le silence dure plusieurs minutes entières. À la fin, le mari dit : "Oui, c’est vrai, mon hésitation est une sorte de solution..."

De là, tout le cours de la thérapie de ce couple prend un tour entièrement neuf. Au moment où nous avons été invités par ce thérapeute à poser nos questions, je n’ai pas hésité à lui dire mon admiration pour son calme, sa patience, pour le longueur du silence qu’il a pu maintenir après sa question joliment bousculante. Il m’a répondu, devant la vingtaine de professionnels qui participaient à ce séminaire : "Dans me tête, ça bouillonnait, ça turbinait à du 300 à l’heure, parce que je me demandais ’Et après ça, je fais quoi, moi ?!’ et je n’arrivais à aucune réponse !".
Cela a été pour moi une très grande leçon de modestie. Mon formateur, une vedette internationale, se pose encore et toujours la question de savoir quoi faire.

Je crois pouvoir conclure que la supervision est d’utilité permanente, même si à certaines époques le thérapeute navigue très bien seul. À d’autres moments, il aura le plaisir de rencontrer le superviseur aidant, pour une ou plusieurs séances. Et il augmentera ainsi constamment sa souplesse, son aisance, son bonheur à exercer son métier.

Salomon Nasielski

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Article publié le 30 novembre 2008
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Nasielski Salomon - Atelier Transactionnel ASBL

Salomon Nasielski est psychologue, psychothérapeute en pratique privée, formateur de psychothérapeutes. Salomon a été un des pionniers de l’AT en Europe.
Formé à la thérapie analytique, il possède également une solide connaissance de la Bio-Energie, la Gestalt, la thérapie Systémique. Fondateur en 1977 de l’Atelier Transactionnel, où il est directeur de la formation.
- Tél. 32 (0)2 654 18 00
- Site : www.ateliertransactionnel.org





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