Les règles fondamentales de l’éducation

François Paul-Cavallier

Quelle atti­tude adop­ter face aux enfants et aux ado­les­cents : Sévérité, rigueur, cool, copain, sympa ? Qu’est-ce qui est juste ? Où sont les limi­tes ? Comment abor­der les pro­blè­mes graves quand ils sur­gis­sent ?

Les enjeux sont de taille car ils concer­nent l’épanouissement de l’enfant et l’équilibre de l’adulte plus tard dans la société. A partir de son expé­rience de psy­cho­thé­ra­peute et de l’obser­va­tion pra­ti­que de ce qui fonc­tionne à tra­vers les époques et les dif­fé­ren­ces cultu­rel­les, François Paul-Cavallier pro­pose un livre où les axes essen­tiels de l’éducation sont mis en lumière pour que parents, éducateurs et ins­ti­tu­tions trou­vent des répon­ses adap­tées aux pro­blé­ma­ti­ques qu’ils ren­contrent. Extrait choisi.

PAS DE PERMISSION SANS PROTECTION

Un espace de liberté ne peut exister sans des limites claires et précises. Nous, les thérapeutes, avons l’habitude de dire que la "per-mission", c’est la mission du père. Cela n’empêche aucunement une mère de remplir ce rôle. Il est important, à chaque fois qu’une permission est donnée, de fixer avec l’enfant les limites à l’intérieur desquelles elle s’exerce — et ceci, avant tout, pour sa sécurité et pour lui permettre de profiter au maximum de l’activité.

Les limites doivent être temporelles (combien de temps), géographiques (où, jusqu’où), spécifiques (avec qui, avec quoi — par exemple avec un casque). La protection émane du Parent qui fixe des règles pour être adapté à la situation et qui prend soin de l’enfant. La mise en place de protections adaptées aux permissions fonctionnera autant comme outil qui protège l’enfant que comme modélisation afin que, une fois adulte, il fasse de même pour sa progéniture.

NE PAS CONFONDRE « PLAIRE » ET « ETRE AIME »

La fonction d’autorité implique de renoncer à être le préféré ou à plaire ; faute de quoi, le levier du pouvoir est entre les mains de celui qui distribue le satisfecit.
Certains parents, les professeurs et les hommes politiques font de la séduction pour plaire et être populaires. Cela ne dure pas, et ceux qui ont besoin de s’appuyer sur des valeurs fermes ne s’y trompent pas : ils finissent par les renvoyer et par leur reprocher, avec la légitime cruauté des trahis, leur incompétence. L’estime, le respect, l’affection ne se construisent pas dans la séduction mais dans l’épreuve de la vérité, dans un rapport authentique où chacun trouve sa juste place.
Les parents et les enseignants, par le transfert qu’ils suscitent, ne peuvent
jamais se mettre sur un pied d’égalité avec ceux qu’ils doivent éduquer. Cela n’empêche pas l’estime et l’affection réciproques.

Beaucoup de parents cherchent à plaire à leurs enfants, prenant leurs vociférations pour des menaces d’abandon ; ils ont peur de ne plus être aimés. Certes, les enfants ont besoin de l’amour inconditionnel de leurs parents pour grandir. Ce n’est pas le cas des parents, qui n’ont pas besoin d’être aimés en retour pour survivre. Il est totalement irréaliste d’imaginer qu’un enfant pourrait ne plus aimer ses parents sous prétexte que ceux-ci ne cèdent pas à son désir. Il peut être en colère, bouder, faire la tête — et alors !

L’éducation n’est rien d’autre que l’apprentissage de la frustration ; il n’est pas possible d’avoir tout, tout de suite et pour toujours. N’acceptez que ce qui vous paraît juste et légitime. La bonne question est : « Est-ce que c’est bon pour lui ? Est-ce que cela va l’aider à grandir ? » Mais ce n’est pas : « Est-ce que cela lui fait plaisir et qu’il va m’en être reconnaissant ? » Dans ce dernier cas, vous agissez pour vous et non pour lui.

LE ROLE SEPARATEUR DU PERE

Depuis quelques décennies, les rôles du père ont changé. On voit maintenant des « Papas poule », des pères au foyer, alors que Maman va au bureau. Pourquoi pas ? Beaucoup s’en sortent assez bien, et les enfants ne semblent pas en subir de dommages. Dans les pyramides de soutien mises en place dans les orphelinats, les jeunes garçons se montrent tout à fait compétents pour soigner les bébés et les jeunes enfants, les nourrir, les changer, jouer avec eux, leur chanter une berceuse pour les endormir, etc. Ils ne sont pas efféminés pour autant. Les rôles sont interchangeables ; les fonctions, elles, le sont moins, ou du moins elles sont inévitables.

La fonction du père est de séparer l’enfant de sa mère pour éviter qu’ils ne fassent couple. C’est la triangulation.
Je donne souvent en exemple ce qui se passe chez les Gitans. Pendant de longs mois, le nouveau-né dort dans la couchette de la roulotte, entre la paroi et sa mère qui peut, ainsi, lui donner le sein à la demande. Le père lui, dort le long du bat-flanc extérieur, faisant rempart de son corps pour protéger sa femme et son enfant. Les autres enfants dorment avec les chiens sous la roulotte, à l’extérieur. Le bébé grandit et s’enhardit ; il commence à explorer la couchette ; il rencontre le corps de son père, qui peut jouer avec lui. Mais, un jour, il passe par-dessus le corps de son père et tombe dans le couloir, hors de la couchette. À partir de ce moment, il ne reviendra plus jamais dans la couchette. Il couchera désormais à terre, dans une couverture, avec le chien. Le père reprend les relations sexuelles qu’il avait cessé d’avoir avec sa femme depuis la naissance, et rien n’y fera : l’enfant restera hors de la couchette.
Il est indispensable que le père réinstalle les frontières générationnelles et montre que son couple prime la maternité.

LES TROIS NIVEAUX DE RELATION

Pendant la gestation, la relation de la mère à l’enfant est une relation unipolaire : la mère et l’enfant ne font qu’un et ce qui affecte l’un affecte l’autre. Cet état dure quelques mois après la naissance ; l’enfant vit sa mère comme une extension de lui-même, il ne sait pas très bien si ce sein qui le rassasie régulièrement est à lui ou s’il est extérieur.
Puis, l’enfant comprend que sa mère et lui sont deux entités distinctes : la relation passe dans la forme bipolaire. L’enfant sait comment appeler pour être nourri ou changé, il apprend aussi ce qu’il faut faire pour faire plaisir à son entourage et occuper la place du centre.
Cette situation, qui ressemble un peu à un couple, pourrait durer longtemps, seulement voila : Papa n’a pas épousé Maman seulement pour qu’elle retombe en enfance et joue à la poupée. Un jour, il dit : « Je reprends ma femme, c’est moi le patron ici ! » Cet enfant est notre enfant, nous allons l’élever ensemble pour qu’il grandisse, il faut qu’il commence à faire des choses tout seul.
C’est la relation triangulaire : l’enfant n’est plus seul dans les yeux de la mère ; le père est là, qui reprend sa place. Cette étape est capitale. L’enfant cesse de se croire le seul objet de désir de sa mère (l’enfant roi). Il doit concilier et reconnaître un homme plus puissant que lui, dont les droits passent avant les siens. La place auprès de la mère est occupée ; l’enfant doit rester dans son monde d’enfant, séparé de celui des adultes.

AIMER CHACUN DIFFEREMMENT

N’ayez pas peur de rompre avec l’égalitarisme : nous aimons nos enfants différemment, parce qu’ils sont différents et uniques. De même qu’il est préférable de les habiller différemment, et non comme des armées en uniforme, autorisez-vous à faire à chacun des cadeaux singuliers. Ils leur permettront de se différencier l’un de l’autre, chacun ayant sa spécificité, et de se sentir reconnus dans leurs besoins propres.

ACCEPTER LES CONFLITS

Les conflits sont signe d’appartenance et d’amour. On ne peut être en conflit avec quelqu’un dont on est indifférent. Les conflits viennent de nos besoins, qui diffèrent d’un individu à l’autre. Si nous avons, apparemment, les mêmes besoins, leur quantité et leur fréquence ne sont jamais tout à fait identiques. Le conflit est une tentative pour obtenir satisfaction. Là encore, nous allons retrouver l’inévitable frustration ; si l’enfant a appris à l’accepter dans d’autres domaines, il lui sera plus facile de trouver d’autres satisfactions à ses désirs. Dans les conflits, il y a toujours une part qui est de l’ordre du symbolique et une part ancrée dans le réel (rappelons que le niveau psychologique prime le niveau social). Il va donc être indispensable de faire émerger le niveau caché, pour le traiter en priorité. Accepter les conflits pour apprendre à les résoudre, c’est éviter de minimiser certains aspects du réel sous prétexte d’avoir la paix.

Je me souviens d’un couple avec quatre enfants qui tentait d’atténuer l’atmosphère de guérilla urbaine régnant entre les enfants. La télévision était souvent l’enjeu du conflit, chacun voulant voir son propre programme, diffusé en même temps que celui des autres. Nous avons traité le maximum d’éléments présents dans la vie quotidienne de cette famille, mais je n’avais pas dû bien me faire comprendre. Un mois plus tard, les deux parents sont arrivés en séance, souriants et radieux : « Nous n’avons plus de conflits au sujet de la télévision : nous l’avons descendu à la cave ; comme cela, il n’y a plus de bagarre. »
Aïe ! Aïe ! Aïe ! Il faut la remonter de la cave. Non seulement parce que tous, parents et enfants, en sont également privés — ce qui n’est pas juste, puisque les parents, eux, ne se battaient pas pour voir leur programme —, mais aussi parce qu’on ne peut pas apprendre à gérer ce conflit sans la télévision.
Nous avons donc élaboré, avec les parents, des temps de télévision propres à chaque enfant et qui paraissent justes, compte tenu de l’âge et des exigences scolaires de chacun. Chacun pouvait choisir de regarder une émission par semaine et celle-ci était décidée à l’avance ; disons que ce temps lui était imparti. Pendant ce temps, si quelqu’un voulait regarder le même programme, cela ne posait pas de problème. La télévision est ainsi devenue un lieu de rencontre, les enfants regardant les émissions généralistes que les parents voulaient voir.

La résolution de ce conflit est passée par l’imposition, par les parents, d’une règle de partage du temps. Il va sans dire que les conflits des parents sont à résoudre entre parents et que les enfants n’ont pas à y prendre part, tandis que les parents ont leur mot à dire dans les conflits des enfants — tout au moins doivent-ils y prêter une attention particulière.

LAISSER A CHACUN SA PART DE RESPONSABILITE

Milton H. Erickson, qui fut l’un des grands praticiens de la psychothérapie, donne, parmi onze principes de traitement, la recommandation suivante : « Enseignez le choix ; ne tentez jamais de supprimer le choix. » Le plus souvent, nous avons l’impression qu’une seule option est possible et nous avons tendance à oublier que, pour chaque problème, il y a des milliers de solutions : des bonnes et des mauvaises.
Les Shaddoks nous ont aussi appris que lorsqu’il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème. Fort de ces hautes pensées, considérons l’effet dévastateur d’une confrontation commençant par : « Tu n’as pas le choix… » et se terminant par : « C’est cela ou rien… » Où est la place de votre interlocuteur dans un tel dialogue ? Nous ne sommes pas loin de la solution consistant à lui tendre un pistolet à un coup.

Sachant que le processus prime le contenu, nous ferons en sorte que le chemin prime la destination. D’ailleurs, saint Ignace nous dit : « Il n’y a pas de chemin, alors marchons ! » Pour moi, cela signifie : « Trace ton propre chemin. » Face à une situation bloquée, ou apparemment sans issue, la question « Qu’envisages-tu ? » ou « Comment trouver la sortie ? » ou « Que vas-tu choisir ? » oblige à réfléchir, à mâchouiller le problème pour le rendre soluble. Apporter la réponse, clef en main, est la manière la plus toxique d’éduquer. Le but est de faire prendre conscience à l’autre de sa capacité à « répondre de » ou à « répondre à ». En anglais, response-able signifie : habilité à répondre, capable de répondre. À chaque instant, la vie — certains diront Dieu ou la Nature — nous interroge, nous questionne, et notre saine survie dépend de notre capacité à répondre à cet appel.

Carl Gustav Jung a parlé de synchronicité pour expliquer la venue de certains événements dans notre vie. Je pense, comme beaucoup, que le hasard n’existe pas vraiment et que nous participons à tout ce qui se présente dans notre vie, ne serait-ce qu’à cause de l’« effet Pygmalion » qui veut que « lorsque l’on fait une prédiction, on se comporte toujours de manière compatible avec sa réalisation » . Je n’ai jamais souhaité délibérément les rhumes et les grippes que j’ai eus dans ma vie. Pourtant, après coup, je peux clairement identifier comment mon comportement a participé à leur venue. Rappelez-vous que l’inconscient prime le conscient.

À l’inverse de la croyance de prédestination, je pense que nous pouvons infléchir notre trajectoire de vie en résolvant les impasses internes qui nous habitent. Nous avons souvent tendance à confondre la culpabilité, qui a trait à la faute, et la responsabilité, qui a trait à la réponse et à l’implication que nous avons dans chacun des événements de notre vie. Le choix d’accepter notre part de responsabilité dans ce qui est survenu, et survient, dans notre vie nous permet de changer, d’élaborer des nouvelles décisions. Sous la pression d’un traumatisme, telle une rupture amoureuse, une personne peut décider que plus jamais elle n’aimera un homme — une femme — parce que « C’est trop douloureux de se séparer », et ainsi rester seule. La re-décision consistera à revenir au moment du traumatisme, à considérer que la décision prise à ce moment, sur le coup, était une réponse traumatique, et à prendre une nouvelle décision : « Tous les partenaires ne sont pas identiques, l’amour est possible. » Ainsi, on laisse la porte ouverte à la possibilité d’aimer à nouveau.

Croire que l’on subit le destin rend impuissant ; c’est toujours la faute de l’autre, du destin, « la faute à pas de chance ». Il ne reste plus que la résignation et la passivité.
« Certes, nous ne pouvons pas empêcher les oiseaux de malheur de voler au-dessus de nos têtes, mais nous pouvons les empêcher d’y faire leur nid », dit un proverbe chinois.

Éduquer à la résolution de problèmes renverra toujours à la notion de responsabilité pour sortir de la passivité. Choisir oblige à s’appuyer sur ses propres ressources.

- François PAUL-CAVALLIER est formateur en Psychologie et psychothérapeute il a écrit de nombreux ouvrages, dont Jeux de coopération pour les formateurs (Éditions d’Organisation), Visualisation, des images pour agir (InterEditions), J’allège ma vie ! et Je me découvre par la psychogénéalogie (Plon) et “Eduquer gagnant” (dont est extrait le texte ci-dessus) paru aux éditions Eyrolles.
Il intervient en milieu hospitalier et dans le champ humanitaire où il utilise l’Analyse Transactionnelle.
- f.paul.cavallier@online.fr


Article publié le 26 avril 2008
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Auteur

Paul-Cavallier François

François Paul-Cavallier est formateur en psychologie et auteur de nombreux ouvrages sur la psychothérapie et le développement personnel.
f.paul.cavallier@online.fr
http://f.paul.cavallier.free.fr/

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