Le succès, une révolution difficile à mener ...

Par Virginie Megglé


Qu’il enflamme par la puissance de ses étincelles, fascine, éveille l’admiration ou, plus modeste, distille ses bienfaits avec subtilité dans la discrétion, qu’il soit succès économique ou succès d’estime, populaire ou planétaire, durable ou passager, il résulterait d’une heureuse conjoncture entre les talents personnels et le milieu ambiant. Adéquation entre la réalité qui advient et le rêve qui nous a propulsé en avant pour l’atteindre, il s’associe à un sentiment de réussite qu’il contribue à consolider. Épanouissant, il est une affaire personnelle, mais suppose l’adhésion d’un public. Expression d’un phénomène qui met en lumière ce qui était dans l’ombre, le succès s’avère, se voit, se partage, se savoure, multiple dans ses manifestations, celui de l’un ne serait pas forcément vécu comme tel par un autre. L’art de saisir les circonstances le facilite, mais il ne va pas sans effort. Petits et grands succès sont le signe de la reconnaissance et nous aident à avancer.

S’il est dans la nature humaine d’être confronté chaque jour à l’éventualité du miracle, d’être tiraillé entre la tonicité de cette croyance et son absurdité, le succès, au-delà des apparences et de l’impression merveilleuse qui se dégage de la conscience soudaine de sa « réalité », n’a rien d’un miracle. Fruit d’une quête de sens qui aboutirait de temps en temps mais jamais définitivement à un réconfort sur la valeur de ce sens que nous avons besoin de donner à notre vie, il est aussi une façon de conjurer l’angoisse de mort, de la transcender, pour aller au-delà de ce point d’immobilité où une fatalité funeste nous forcerait à nous cantonner.

Désir de gagner, désir de briller, de progresser ou de relever un défi… désir profond d’être et avoir été désiré… de savoir que l’on est devenu ou resté le premier en quelque chose et pourquoi pas dans le cœur de ses parents, le succès a partie liée avec le désir. Agissant comme une fiction directrice, sa promesse nous encourage à mettre en œuvre une entreprise, même à un niveau infime ou intime, pas forcément professionnel ni spectaculaire. On aime le succès parce qu’il nous discerne, nous conforte dans notre identité, nous détache du lot, nous distingue des « autres », c’est aussi pour ça que parfois il encombre, car il nous en sépare. Il répond à un appel du large, un besoin d’oxygène, une nécessité de s’affirmer, de se renouveler, d’être reconnu par d’autres que les siens dont on voudrait pourtant qu’ils ne nous oublient pas.

Composé de « cedere, cessus » aller, marcher, s’en aller, qui donne une idée de mouvement, et de « sub » qui indique la postériorité, succéder a pu prendre le sens de venir après, venir ensuite, d’avoir une bonne ou une mauvaise issue, en parlant d’une entreprise. Dérivé de ce verbe, le substantif succès s’en est détaché : s’il désignait, à l’origine, ce qui arrive de bon ou de mauvais à la suite d’un acte, d’un fait initial, il s’est accaparé la connotation positive comme une invitation à faire en sorte que ce qui succède à une action, à une volonté, à un désir, arrive pour notre bien. C’est ce qui lui confère ce caractère enviable, qui fait miroiter un avenir meilleur teinté de gloire et de reconnaissance. Symbole d’une réussite à laquelle on aspire, il signifie quelque chose d’autant plus prisé que tout ce qui arrive n’est pas vécu avec cette sensation jouissive qui lui est particulière. Ainsi pourrait-on concevoir la vie comme une suite de passages et imaginer le succès comme une halte heureuse plus ou moins éphémère entre un état et le suivant, vers lequel nous aurons été portés par le désir.

Consécration d’une œuvre, d’une idée, d’une démarche, il conforte une avancée personnelle, confirme notre progression sociale et renforce un sentiment de sécurité intérieure. Ponctuation d’un effort, il valide ce qui n’était pas reconnu jusque-là. Un peu comme un gain supplémentaire, entre le cadeau fabuleux et la cerise sur le gâteau, on y prend goût, car il est l’approbation de ce nous sommes ou que nous croyons être.

Parfois trompeur, le succès donne à rêver et fantasmer celui qui le convoite. Jalousé plus que prisé, qui le connaît a souvent à faire à forte critique. Mobilisant esprit et énergie, l’ascension est éprouvante, mais une fois au sommet, désœuvré un instant, on s’aperçoit que le succès n’est pas aussi confortable que nous l’avions imaginé. En effet il rend dépendant, de la critique, du public, réveille les rivalités, excite la convoitise, renforce l’adversité et nous aliène une cour dont on ne sait que faire au risque de la perdre et avec elle notre aura…. Ainsi un réalisateur dont le premier film soulève l’enthousiasme, verra souvent le second décrié par ceux-là mêmes qui avaient encensé le précédent. Le succès en effet induit des phénomènes d’identification et d’appartenance passionnels au mépris du travail qui l’avait engendré.

Couronné de lauriers, nous nous sentons plus forts, mais qu’il nous enivre, nous grise, nous émeuve ou nous inquiète, les moyens qui nous avaient permis de le conquérir nous échappent ! Qu’il s’accompagne d’un triomphe réel ou d’une sensation de triomphe trop forte, il nous paralyse. Bruyant, il nous encombre, mais on n’ose y renoncer. Attachant mais décevant comme une drogue on ne peut plus s’en passer. Trop précoce ? Il cause des dégâts. Promontoire invisible ou miroir déformant ? Il amplifie notre image, détourne des aspirations véritables, invite à se trahir. Nous procurant argent et confort, on aimerait le partager sans que ses bénéfices nous échappent. Et ultime paradoxe, il nous ouvre sur le monde mais nous plonge dans la solitude ! Pourtant sa perspective est une planche de salut… Car le quérir aide à se surpasser, à faire fi des difficultés… À ne pas se laisser arrêter par un obstacle, à sublimer la souffrance.

Effort et vigilance, investissement personnel, capacité à surmonter les épreuves, ambition, goût de l’aventure et esprit de persévérance, courage, conscience de ses atouts et de ses handicaps, mais aussi une certaine dose d’insouciance sont précieux à celui qui a envie de s’y frotter. Le succès s’inscrit et nous inscrit dans le social. Le viser, c’est accepter de regarder et d’être regardé autrement et ainsi de modifier sa relation au monde, c’est perdre un certain confort pour un autre potentiel… dont on doutera aussi longtemps qu’on ne l’aura pas vécu. On peut choisir de le fuir pour rester fidèle à sa famille, préserver un équilibre, ne pas grandir trop vite, briser des discours et des habitudes qui nous figent dans un reflet qui ne correspond plus à ce que nous pressentons de nous. Ou mettre en marche un processus d’échec gouverné par la peur de sortir de l’ombre, d’être déçu et malmené, ou la préférence de « sa névrose » à la santé et les risques que celle-ci suppose !

Face à la peur de l’échec sévit le goût de l’échec, face à l’attrait du succès sévit la peur du succès, c’est-à-dire la crainte de changer à la limite de la fuite en avant et de la catatonie.

Echec et succès, deux tentations, plus ou moins avoués, plus ou moins avouables, l’une et l’autre naturelles entre lesquelles on oscille pour se préserver ou échapper à un destin dont on ne sait s’il nous conduit ou si on le maîtrise. Problème sans solutions autres que celles que propose la vie au fil des jours… Et dont les avatars heureux ou malheureux résonnent comme une hésitation qui invite… à avancer ou reculer. À se freiner ou se dépasser.

Bien que le changement génère de nouvelles forces, la crainte de ne pas être à la hauteur, autrement dire de… réussir préside parfois à nos échecs dans la mesure où la perspective du changement pressenti réactive le sentiment d’insécurité ; et nous fragilise, telle une crainte qui répondrait à un interdit induit d’inconscient à inconscient, à travers une lignée, et qui agit sur nous, par le biais de transmissions impensées. Oser réussir reviendrait à transgresser cet interdit implicite qu’il est légitime de respecter aussi longtemps qu’il n’est éclairci. La plupart du temps, les choix que nous faisons sont les meilleurs à défaut d’un autre que nous ignorons, un accompagnement approprié peut aider à développer les ressources nécessaires pour atténuer l’inquiétude, encourager celui qui en souffre à réaliser qu’il a les capacités de sa réussite, mais doit apprendre à les dé-couvrir, à les utiliser, à ne plus les négliger.

Si une conduite d’échec signifie souvent une difficulté à s’accepter en tant qu’être social, un refus du sens de sa relation au monde ou une incapacité à s’intégrer dans un certain système de relations, elle dénote aussi une volonté de s’affirmer. Beaucoup de comportements (d’échec) sont là pour dire, je suis là, regardez-moi comme je suis et non comme vous voudriez que je sois. Ainsi un insuccès apparent peut dissimuler une victoire sur l’adversité. Pour celui qui est contraint de suivre une voie dont il sait qu’elle n’est pas celle qui lui convient, se mettre en échec permet de (se) convaincre de ne plus obéir aux voix qui le forcent à agir à contre courant de sa volonté. Aussi, ne pas être en conflit avec soi-même. Réfléchir et interpréter ses difficultés, en extraire le sens, les replacer dans la ligne d’un succès à plus long terme ; y voir l’occasion d’une remise en question dans laquelle se trouvera une solution à des problèmes que l’inconscient se pose, nous aidera à préciser un choix, à affiner une démarche.

Curieusement, ce que nous appelons échec est nécessaire pour se mesurer et nourrir le sentiment de réussite qui accompagne la réussite objective… Ainsi le succès prend-il aussi sa saveur dans les obstacles qu’il a amenés à surmonter et dans le désir qu’il communique d’en surmonter de nouveaux. Sachant avec Freud que derrière les actes manqués se cachent un acte réussi dont le sens se dévoile à qui veut bien le découvrir…Que malgré notre apparente volonté de dire le contraire, il y a toujours une intention sous jacente aux ratés de la vie quotidienne, en termes d’épanouissement il est important de ne pas rester écartelé entre son désir et sa peur. Comprendre la finalité d’une résistance, l’envisager sous un angle bénéfique et non plus inhibant, accepter ses contradictions et, pourquoi pas, voir dans la fuite du succès l’expression d’une volonté mal exprimée. Plutôt que de se fustiger, apprendre à mieux se connaître, à s’accepter, à écouter ses motivations profondes. Se demander ce que l’on souhaite atteindre, la voie qui nous convient le mieux pour avancer dans la vie, selon son rythme. Une fuite momentanée peut être une réponse juste à une estimation passée, l’expression d’une détresse qui avait besoin d’être prise en compte. Ou la traduction d’une angoisse archaïque diffuse qu’il nous faut reconsidérer au présent, pour s’en libérer. Les manifestations de l’angoisse s’inscrivent comme un automatisme qui « nous exprime » le nous de l’enfance.

Certains schèmes qui ont dominé celle-ci nous poursuivent à notre insu, et agissent comme des freins qui invitent à reculer quand on croit souhaiter avancer. Le succès implique une appétence du sujet à la nouveauté et donc la capacité de ne plus rester sous l’emprise de conduites archaïques inhibitrices. Ce qui le génère étant l’adéquation de son désir avec l’actualité, apprendre à être plus clément avec soi-même que ne l’ont été certains de nos éducateurs, ne plus répondre à des schèmes anciens, en facilite l’accès.

Certains qui se nourrissent de l’idée de succès mais remettent toujours à plus tard la possibilité de le rencontrer peuvent avoir « hérité », à leur insu, d’un devoir de ne pas réussir ou d’une conduite d’échec parentale. Ou par « loyauté », se soumettre à une injonction inconsciente de ne pas réussir là où un membre de la famille a raté. Ainsi une mère dominée dans son enfance par une sœur aînée en échec qui redoutait que sa cadette la dépasse peut, par des phénomènes de transferts inconscients, occuper dans l’imaginaire vis-à-vis de sa fille la place qu’occupait sa sœur vis-à-vis d’elle. _ S’identifiant à cette sœur, elle projette sur sa propre fille les sentiments de l’aînée sur la cadette et à son tour interdit de grandir. Par peur de l’inimité maternelle l’enfant obéit à l’ordre qui lui est intimé. Et choisit comme but fictif inconscient de ne pas réussir là où sa mère s’y oppose. Alors que la mère croit vouloir le succès de sa fille, elle ne sait lui en laisser les moyens. Un travail sur la genèse de la relation peut autoriser le succès à sa fille et, par contrecoup, l’autoriser elle à réussir en tant que mère : le désir incorporé inhibant de la grande qui ne veut pas que la petite la dépasse ne venant plus la menacer dans son inconscient.

Marqué par le bonheur ou marqué par l’angoisse… On reste souvent l’objet d’un « fantôme » ou l’ambassadeur d’un « ange » dont les figures tutélaires nous parasitent ou nous stimulent. Veiller à leur influence, reconnaître les voix qui nous habitent, que ce soit celles archaïques engrangées dans l’inconscient, ou celles plus explicites mais tout aussi néfastes et contre-indiquées de l’entourage, s’avère salutaire.

Parfois nous nous projetons dans l’idéal à travers nos enfants. Leur demandant de mettre fin à nos tourments, nous façonnons leur avenir en fonction de nos désirs tout en se persuadant que c’est pour eux que nous agissons. Nous aimerions qu’ils nous hissent à des sommets que nous n’avons pu atteindre ou réussissent des examens que nous avons ratés, nous projetons leur réussite à l’image de celle dont nous avions rêvé, mais la réalité vient, contrecarrer notre projet .

Tristesse, regret, culpabilité, envie, s’installent, nous assaillent, et en viennent à nous faire nous demander si nous de devrions pas être autre que nous sommes. Nous risquons de nous venger sur l’enfant de ne pas avoir atteint le succès qu’à travers lui nous avions espéré. Approcher de très près celui qui l’atteint ou reprocher à l’autre de ne pas en avoir permet de le vivre par procuration mais aussi de faire l’économie des efforts de conquérir le nôtre.

Les examens sont des épreuves initiatiques, qu’on les passe avec succès et la confiance s’installe, qu’on échoue, c’est l’inquiétude. Encourager un enfant à prendre goût à l’effort pour être l’artisan de sa propre réussite, participe de la nôtre. On peut aussi l’aider à comprendre le sens de son travail, mais les succès qu’il visera ne seront pas les nôtres. Ce que nous estimons être une réussite ne l’est peut-être pas selon son échelle de valeur. « J’y suis arrivé » est le cri de victoire sur de « toutes petites choses » qui font figure d’examen pour un enfant qui, s’il est porté par un bon idéal du moi, peut se glorifier d’être parvenu à descendre un escalier dans le noir, rester seul une première fois la nuit ou se faire un copain au détriment des notes que les parents (se) souhaitent. Plus tard, l’enfant qui reste en soi continue à se féliciter pour ces « petits succès » qui, mis bout à bout, constituent une réussite, invisible, mais non moins valorisante. Il faut savoir se décerner des louanges.

Que ce soit un regard admiratif et encourageant, ou un regard flatteur, envieux et troublant, c’est dans le regard de l’autre que se confirme le succès comme la défaite d’ailleurs : le regard d’un familier peut jouer le rôle de parasite, quand il répond à son désir ou d’aiguillon s’il prend en compte le nôtre. La volonté des parents et celle d’un ami peuvent soutenir la nôtre, non s’y substituer. Elles peuvent encore la raviver si elle s’endort ou s’émousse, aider à communiquer la foi en soi, non la dicter.

Le souci parental que la réussite de l’enfant soit couronnée publiquement correspond souvent à la nécessité du parent que son éducation soit reconnue. C’est son succès à lui en tant que parent, le succès de « son entreprise d’éducation », qu’il aurait besoin de voir reconnue. Il est vrai que si le succès appartient en premier à celui qui le recueille, celui de son enfant est un peu le sien, mais signe partiel de la réussite d’une éducation, se l’approprier reviendrait à l’en priver et à prendre le risque de lui retirer le goût de la réussite tout en le laissant rêver sur celle des autres. De même qu’en termes de thérapie, si le succès du thérapeute passe par le sentiment de réussite de son patient, on ne peut guère envisager de se féliciter d’un résultat dont l’autre ne soit pas satisfait, parents, nous devons veiller à ne pas nous substituer à nos enfants ni à nous attribuer les succès auxquels nous avons pourtant contribué.

Quand les peurs de se séparer sont plus fortes que les désirs de se réaliser, une intention positive soutenue par une forte motivation permet d’échapper à leur emprise en restant sourd à leur écho, mais demande une certaine amabilité avec soi-même…

Mettre en avant des choix prometteurs, se projeter dans un avenir heureux, couronné de succès, imaginer un scénario qui nous aide à l’atteindre quand il nous tente. Se dire qu’il n’y a pas d’échec, mais seulement des résultats plus ou moins plaisants à nos tentatives pour atteindre nos buts. Apprendre à ne pas les interpréter de façon dévalorisante. Dynamique quand il s’agit de l’atteindre et dynamisant quand on le recueille, le succès est la signature d’une identité. Savoir composer avec ses peurs ou ses erreurs, les percevoir comme des signaux qu’il faut entendre, mais sur lesquels on peut agir, aide à aller à sa rencontre, là ou il doit être, et non forcément là où on croyait l’attendre.

Le succès dépend de la cohésion de ses idées, de son talent avec son époque mais n’est pas la garantie de bonheur. Il n’est qu’à penser à Beethoven qui bien qu’il fut applaudi de son vivant finit dans la misère ou à Van Gogh qui pas un jour ne cessa de peindre alors qu’il n’arrivait pas à vendre ses toiles dont aujourd’hui le prix d’une seule aurait suffi à lui garantir une aisance financière qu’il ne se serait pas permis d’imaginer ! Croire en soi, ne pas renoncer à ses idées ni à ses idéaux, rester ambitieux en dépit de l’adversité, si le succès symbolise la réussite, son absence ne signifie pas l’absence de nos qualités… Ne pas se dévaloriser, envisager des stratégies d’adaptation, tout en sachant que ni son obtention ni son maintien ne dépendent que de nous mais aussi de facteurs extérieurs.

Chacun à la possibilité de convertir une difficulté en source de progrès personnel et l’envie heureuse de relever un défi de façon victorieuse déjoue souvent le sort. Comme dans les contes de fées, l’amant idéal se cache derrière la bête monstrueuse et la femme généreuse dans le sillage de la marâtre. Il s’agirait de foi en soi, en la vie, et de l’art de convertir la crainte d’une condamnation en occasion de résurrection. Et d’en sortir enrichi, renouvelé, augmenté…

En cherchant le succès nous nous exposons bien sûr aux risques de l’échec, mais rien ne dit que nous ne nous y exposons pas tout autant en évitant le changement. Échec plus général que celui d’une vie sans risque qui se voudrait toujours la même. La quête de succès nous interpelle dans notre liberté, tandis que la peur de changer nous fixe dans le nœud des fatalités « naturelles », cosmiques, familiales, généalogiques, historiques, universelles… Déjouer les pièges que nous tendent nos peurs intériorisées, notre insécurité fondamentale, nos angoisses archaïques. Se mettre en question pour aller vers l’inconnu, malgré ce penchant naturel pour la répétition qui justifie dans l’après-coup nos manquements à nous-mêmes et donne trop de puissance aux menaces qui filtrent sous chaque promesse pour l’anéantir. Puisque de toute façon la mort arrive un jour au bout du chemin, autant faire échec à l’échec et à la peur de l’échec et s’aventurer sur la route du succès qui à travers maintes sensations nous offre l’occasion de mettre cœur et corps à l’épreuve et notre vie à profit. Invitation au voyage, il appelle l’humain à se réaliser, à travers sa créativité, au prix d’efforts qui nous fragilisent à l’instant où ils s’imposent autant qu’ils nous renforcent une fois accomplis. Le succès nous aide à évoluer, consolide une stabilité que nous croyions affaiblir ; multipliant des ressources que la routine ne nous donne plus l’occasion (ni la peine) d’utiliser, il nous rappelle à nous-mêmes en nous affirmant dans le monde. Passager d’une histoire collective dont nous avons à repréciser le sens chaque fois qu’il nous échappe, nous devons inscrire chacun de nos échecs dans notre conquête du succès en tant qu’étapes transitoires. Un succès ne doit pas être mesuré à l’aune de critères qui nous soient étrangers. Sa valeur, relative, est d’abord celle que nous voulons bien (nous) (lui) accorder.

Patience, persévérance, obstination, courage, résolution, travail, esprit de résistance, sont indispensables, le succès couronne ce qui est désiré. Une partie gagnée en appelle une autre, mais une partie perdue ne doit pas nous faire renoncer à poursuivre … Si on prend ce qui nous a mené à cette perte relative comme une partie de chemin et non comme un parcours préétabli définitif. L’échec non assumé dans ses dimensions positives, conditions mêmes de l’espérance, revêt une dimension infernale sur le plan personnel social. Qui ne sait être « bon perdant » se condamne à être la proie de ceux qui se nourrissent du malheur de l’autre. Et se réjouissent de son dépit.

Le psychisme reste profondément marqué par les expériences de l’enfance, mais soumis aussi aux mouvements de la conscience qui le façonne, il ne cesse d’acquérir, de rejeter, de se transformer tout au long de la vie. Promesse pour l’un, menace inquiétante pour l’autre, le succès est une clef qui permet d’assumer certaines avancées personnelles.

Celui des films de Woody Allen en France est le pendant de son insuccès relatif aux Etats-Unis. Lui-même n’est apparemment pas venu à bout de ses névroses, mais il a su utiliser et ses névroses et sa psychanalyse en réalisant des films où il met ses psychanalystes en échec et (une certaine conception de) la psychanalyse en vedette ! Se donnant les moyens de gagner sa vie grâce à celle-ci, sans en être jamais satisfait ni pour autant l’interrompre… À chacun de s’en faire une idée… par la pratique.

Notion relative que celle du succès qui marque notre accord avec un système et appelle une certaine validation sociale. Chaque chose en son temps. Le succès véritable est le fruit d’un travail ; si ce n’est toujours celui que l’on croyait vouloir, chacun à en soi les ressources de celui qui lui convient… en attendant de rencontrer celui qui comblera ses désirs. Mais l’insatisfaction étant avec l’insécurité dans la nature humaine ne rencontre-t-on jamais celui que l’on désire ? Tout succès agissant comme une mini révolution qui implique des changements vers un nouvel équilibre, il ne faut pas voir dans l’insuccès un désaveu de ce que nous sommes mais l’occasion de se perfectionner et de redéfinir son but. Achèvement et commencement d’une expérience, le succès en soi est peut-être moins important que la démarche qui y mène. Il en consacre les bienfaits et ne doit pas en altérer l’esprit. Il serait vain et naïf de penser qu’il s’acquiert une fois pour toute, tout comme il est destructeur de voir à travers l’échec la négation définitive de notre possibilité de conférer du sens à notre histoire.

La réussite ouvre la voie sur de nouveaux espaces de liberté, mais implique aussi que nous soyons à la hauteur de nos exigences. Bousculer ses habitudes, ignorer ses appréhensions, savoir rêver pour échapper aux contraintes de la réalité, mais adapter aussi ses rêves à la réalité, là encore il s’agit de travail, mais si on pense que travail à la même origine que voyage en anglais (travel) l’invitation au succès n’est pas trop rébarbative !

- Virginie Megglé
psychanalyste en région parisienne, Virginie Megglé anime également le site www.psychanalyse-en-mouvement.net/



Proposé par Megglé Virginie
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