Livre

Étonnante fragilité

Par Virginie Megglé

La fragilité est au cœur de notre humanité et de notre singularité. Elle est le berceau de nos expériences les plus vivantes : l’art, l’amour, la joie, la paix intérieure, …

Pourtant elle reste méprisée. Nous la dissimulons, la réprimons, la rejetons au plus loin ou plutôt au plus profond de notre être. Nous pensons être « trop » fragiles, « trop » sensibles, « trop » vulnérables. Il nous faudrait alors nous durcir, nous armer et (nous) combattre.

Alors parfois, au plus noir de ce combat émerge, ou nous submerge, notre fragilité avec toute la puissance et la beauté qu’elle recèle.

Dans son dernier livre, « Étonnante fragilité » qui vient de paraître aux éditions Eyrolles, Virginie Megglé nous invite avec sensibilité, clarté et intelligence à renouer avec la fragilité, avec notre fragilité. Délicatement, comme dans une douce rencontre entre ami.e.s, Virginie nous parle de toutes les facettes de la sensibilité, de la vulnérabilité. Y compris les siennes.
Elle nous montre ce qu’il advient lorsqu’on abandonne les relations de dominations stériles, les mécanismes de défense qui nous éloignent de nous et des autres. Elle prend le temps de nous laisser contacter cette fragilité et au final nous permet de nous rendre à l’évidence de ce qui nous constitue tous et chacun en tant qu’humain. Elle nous parle de l’enfance, de l’adolescence, elle nous raconte les fragilités, et donc les talents, d’artistes et personnages célèbres qui continuent de nous émouvoir parce qu’avec courage et obstination ils n’ont pas renoncé à leur sensibilité.

« Étonnante fragilité » - Avant-propos

Dans une société où la réussite est le maître mot, la fragilité inquiète. Souvent confondue avec la faiblesse, moquée, ridiculisée, elle peut faire l’enjeu de stigmatisations, de mauvais traitements. On la fuit, on la refuse, on l’évite, elle déboussole, on la dénonce, elle n’est pas gage de qualité, on peine à lui accorder le droit de cité. Le mot même de fragilité semble nous mettre en danger.

Lorsqu’en public elle nous gagne, nous craignons qu’elle nous handicape, nous frêne dans notre élan. Nous trahisse. Non seulement, elle nous ébranle mais au lieu de susciter la bienveillance, le réconfort, elle éveille la méfiance, la condescendance, voire le dédain et fait de nous une proie potentielle.
Aussi la plupart du temps la dissimulons-nous pour nous protéger sous des masques, des déguisements, des cuirasses, des jugements, des attitudes artificielles, comme des secondes peaux. Fragiles, nous nous défendons de l’être.

Ne vaut-il pas mieux, pour réussir, être conquérant ? S’afficher sans défaut, avec détermination, parler d’un ton ferme, prendre des décisions rapides sans se laisser ébranler, braver les obstacles sans flancher face aux difficultés ? S’affirmer fort parmi les forts ? Ce style de réussite obéit à des critères extérieurs. Alors, pour l’atteindre, nous nous conformons à des idéaux supposés, à une certaine vision de la puissance. Par obligation ou mimétisme. Bonne volonté, automatisme ou besoin d’appartenance, mais le plus souvent au détriment de notre sensibilité. Négligeant ainsi notre fragilité première, nous nous suradaptons.

Pourtant la fragilité est constitutive de l’humanité. C’est ainsi qu’elle émeut chez ceux que l’on admire ou fascine quand elle transparaît chez des personnes qui ont « réussi ». On pense ici à Patrick Modiano. À l’entendre parler, on comprend que la fragilité n’exclue pas la puissance. Il est devenu prix Nobel malgré son étrange difficulté à s’exprimer, à la limite du bégaiement dont il a su faire un trait fort de sa personnalité. On en devine la grâce et l’on se reconnaît, incognito, à travers des aspects que l’on s’obligeait à dissimuler.

Et si, plutôt que d’exiger de nous sans compter, nous apprenions à écouter et mesurer notre fragilité originelle, à mieux la respecter ?
La nier ou l’enfermer dans une cuirasse ne la supprime pas. Pas plus que la neutraliser dans des automatismes ne l’annihile. La vie, l’expérience, l’observation, nous apprennent que lorsque la vulnérabilité n’est pas considérée, elle s’accroît à notre insu, nous met en péril, menace notre équilibre. Aucun avantage à la maltraiter : son insistance est redoutable quand elle met en défaut. Le craquage physique ou psychique, le nôtre ou celui d’un proche, viennent en contrecoup de la négligence dont elle fut l’objet. La crise de désespoir également quand soudain nous n’en pouvons plus de dissimuler, quel que soit le degré de confiance en soi jusque-là affiché.

Heureux sont ces symptômes, lorsqu’ils incitent à réinterroger notre mode de vie. Mais pourquoi attendre de se sentir exclus, isolé, affaibli, en exil pour prendre conscience que nous restons, par-delà les apparences et les croyances obstinément inculquées, des êtres extraordinaires doués, oui, de vulnérabilité ?

Que serait une réussite qui maltraiterait une dimension première de notre être au monde ? La fragilité n’est pas une faiblesse. C’est en se rendant à cette évidence, que nous puisons en nous les forces les plus authentiques.
Tel un acte de naissance, elle est un don qui mérite notre attention.

Laissons-nous surprendre par elle...

© Eyrolles 2019

Étonnante fragilité. Virginie Megglé. 144 pages. Paru aux éditions Eyrolles dans la collection "Les mots qui guérissent".
- Disponible en ligne sur le site des éditions Eyrolles

Megglé Virginie

Virginie Megglé est psychanalyste spécialisée dans les dépendances affectives et les troubles de l’enfance et de l’adolescence. Sa pratique s’étend aux constellations familiales, à la psychanalyse transgénérationnelle et à la psychosomatique. Auteur de plusieurs ouvrages, elle est également fondatrice de l’association et du site Psychanalyse en mouvement.



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