De l’abandon au sentiment d’abandon

Par Saverio Tomasella, psychanalyste.

Se sentir abandonné ne signifie pas forcément être abandonné. Il existe une marge entre l’impression et la perception d’une réalité. L’impression relève d’une croyance ou d’une idée que je me fais sur une situation. La réalité est déformée par la lecture ou l’interprétation que j’en fais. Au contraire, la perception révèle la réalité telle qu’elle est dans l’instant. Ainsi, se sentir abandonné découle soit d’un abandon réel du présent, soit d’un abandon passé qui vient recouvrir le présent de toute la force des émotions qui lui sont associées dans la mémoire.

Entre ces deux pôles, il est évident qu’un abandon actuel peut venir réveiller les douleurs endormies d’anciennes blessures d’abandon. Le sentiment d’abandon peut donc avoir de multiples sources.

Les angoisses d’abandon

Les angoisses générées par la crainte d’être abandonné sont nombreuses et concernent tout un chacun, même si elles restent inconscientes. Elles sont parfois tellement fortes qu’elles en deviennent invalidantes. Surtout lorsque l’abandon est réel : trahison, rupture, décès.

La peur d’être abandonné

Mathilde est une femme dynamique, enthousiaste, bienveillante et très amoureuse de son homme, un sportif beau parleur et facilement séducteur. Alors qu’elle n’est pas jalouse de tempérament, Mathilde se met à craindre d’être trahie par son homme. C’est vrai qu’il l’a déjà trompée alors qu’elle avait toute confiance en lui, qu’il le lui avait caché, qu’elle l’a découvert bien plus tard… et pardonné pour que leur vie commune puisse continuer dans de bonnes conditions. Au fond d’elle, maintenant, Mathilde a du mal à faire confiance à son compagnon. Surtout, elle craint d’être abandonnée. Cette peur est très forte. Elle la laisse sans répit. Mathilde reconnaît avoir créé avec son homme une relation très symbiotique, qui ressemble d’ailleurs à une réelle dépendance de sa part. Bien sûr, Mathilde est allée chercher dans son enfance et son adolescence des raisons qui pourraient expliquer sa peur d’être abandonnée, mais le plus important se trouve dans le présent de la relation. Son compagnon a su se rendre tellement indispensable à ses yeux que Mathilde vivrait effectivement comme un abandon le fait qu’il la trompe, plutôt que de se dire qu’elle le quitterait et pourrait ainsi vivre une meilleure relation d’amour avec un homme plus fiable et de plus grande valeur humaine. Prisonnière des mensonges et des jeux de séduction de cet homme envers elle autant qu’envers les autres femmes, Mathilde vit désormais dans une angoisse permanente d’être abandonnée.

La crainte d’abandonner

Audrey est la jeune mère d’un nourrisson de quelques mois, une petite fille. Elle consulte parce qu’elle est très déprimée depuis que son compagnon l’a quittée, et surtout très angoissée depuis la naissance de l’enfant, dont cet homme ne voulait pas du fait de son très jeune âge. Audrey a été adoptée lorsqu’elle était bébé. Elle n’a appris son adoption que très tard. Ce sont des enfants de l’école, au courant par les commérages du voisinage, qui le lui ont lancé brutalement un jour pour la faire souffrir en se moquant d’elle. Audrey prétend qu’elle ne peut pas vivre sans son ex-copain. Elle lui téléphone sans cesse, lui laisse des messages, lui envoie des textos : sans résultat. Le jeune homme a une autre fiancée, ce qu’Audrey ne supporte pas. Ne sachant plus comment faire pression sur le père, elle va donc tenter de se servir de leur petite fille pour le faire culpabiliser et le faire revenir. Celui-ci lui demande « d’arrêter de le rendre dingue ». Voyant qu’elle ne réussira pas à récupérer son homme, Audrey menace de se suicider. En prenant le temps de parler de ses vraies motivations, la jeune femme se rend compte qu’elle est en fait, inconsciemment, très tentée de « laisser tomber » sa petite fille, comme sa propre mère l’a fait peu après sa naissance. Les angoisses d’Audrey ne concernaient pas son ancien compagnon, mais bien plutôt la crainte qu’elle avait d’abandonner sa petite fille, pour mettre à jour l’abandon qu’elle avait vécu, elle, au même âge.

Parfois, pourtant, les origines du sentiment d’abandon se révèlent plus profondes encore…

Le premier lien vital

Un soir, en séance, Etienne est déboussolé parce que son psychanalyste a regardé un bref instant par la fenêtre. Etienne se sent abandonné. Le psychanalyste lui affirme qu’il écoute attentivement même lorsqu’il regarde ailleurs, que cela ne l’empêche pas d’entendre ce qu’il lui dit. Ces éléments de réalité ne rassurent pas Etienne qui continue de se sentir abandonné et ne vient pas à la séance suivante… Nouveau né, après seulement une semaine, Etienne a été séparé de sa mère pendant quelques jours, car elle devait être opérée. Confié à des nourrices de l’hôpital, anonymes pour lui et s’occupant de plusieurs nourrissons en même temps, Etienne a perdu contact pour un temps avec la chaleur, l’odeur, la voix, le corps qui représentaient sa mère pour lui. Même s’il se débrouille très bien dans sa vie d’adulte, Etienne garde une fragilité au plus profond de lui-même : il craint que le départ brutal et inexpliqué d’une personne importante pour lui ne se reproduise à l’improviste. Du coup, il lui arrive de mal interpréter de menus événements de son quotidien en étant persuadé qu’il est abandonné alors que ce n’est pas le cas. Plus encore, jusqu’à présent, dans ses relations amoureuses, Etienne a soigneusement évité de trop s’engager et de trop se lier à son partenaire pour ne surtout pas risquer d’être abandonné de nouveau.

Pour un nourrisson, perdre la présence de sa mère durant plus de quelques heures, c’est perdre sa mère, assister à sa disparition, craindre qu’elle ne soit morte et peu à peu sombrer dans l’angoisse de disparaître lui-même, de ne plus exister, de ne plus être là. Son alter ego humain s’est effacé ; s’efface alors aussi pour lui la possibilité de se percevoir comme un être présent et existant. L’abandon du tout petit aura donc des conséquences durables et profondes sa vie durant.

La mort déchire la trame de l’être

Le décès d’un être cher est une des épreuves d’abandon les plus radicales. Soudain tout semble s’écrouler autour de soi. Le monde intérieur lui-même s’effondre et tous les repères volent en éclat. Une rupture brutale génère une faille dans la continuité de l’être. Un fort sentiment d’étrangeté à soi-même, aux autres et au monde submerge le sujet, en même temps qu’une immense douleur qui fait craindre de devenir fou. Angoisses, hurlements, prostration, perte de l’appétit et du sommeil en sont les principales manifestations, suivies d’un fort abattement qui peut durer quelques temps ; puis vient la tristesse, une tristesse profonde, lancinante, écrasante.

Un adulte peut comprendre que la mort qui a emporté un être cher n’est pas un abandon volontaire, que la personne décédée n’a pas fait exprès de partir. En revanche, un enfant peut se sentir réellement abandonné par la mort d’un proche important pour lui (de sa génération ou des générations précédentes). Où est-il parti ? Pourquoi m’a-t-il laissé ? Qu’ai-je fait pour qu’il ne veuille plus me voir ? De nombreuses questions assaillent l’enfant, questions auxquelles il ne sait pas répondre et qui lui font expérimenter l’absurdité du monde, voire le désespoir.

Une autre situation est très pénible pour un enfant : lorsque son père ou sa mère est absorbé par un deuil douloureux. Un de ses parents a perdu un être cher. Submergé par sa douleur, plongé dans sa détresse, le parent n’arrive plus à s’intéresser au présent et à son enfant. Il le délaisse et reste hagard, absent, sans réaction, sans intérêt pour le petit être qui a tellement besoin de sa présence et de son attention. L’enfant va alors peu à peu se sentir envahi d’une véritable souffrance d’abandon.

Toutes ces expériences de deuil, direct ou indirect, vont laisser une empreinte profonde chez celle ou celui qui les a vécues. Leur mémoire inconsciente sera réactivée de façon inopinée dans le présent par des situations de rupture, de séparation ou même d’éloignement, laissant l’adulte dans un mystérieux et désagréable sentiment d’abandon qu’il ne s’explique pas.

L’enfance brisée par la violence

Depuis des siècles, de nombreux auteurs ont décrit la violence des adultes sur les enfants. Comment est-il encore possible que - malgré tous les récits que nous connaissions – la violence sur les enfants puisse continuer à être perpétrée ? Cette violence peut être morale, physique, voire sexuelle.

Quelle que soit la nature de cette violence, l’enfant violenté est abandonné, de fait. L’adulte qui est son référent, à l’école ou dans la famille, lui fait subir ce dont il devrait au contraire le protéger. Le monde bascule dans l’incompréhensible, et parfois l’inhumain. Pour l’enfant, il n’est plus possible de vivre comme avant. D’une part, il ne va plus pouvoir faire confiance à certains adultes et va se méfier de leurs paroles ou de leurs actes. D’autre part, il ne peut plus constituer en lui des repères solides sur ce qui est humain et ce qui ne l’est pas, ce qui est valeureux et ce qui ne l’est pas. Il a vécu l’inverse de ce qu’il sait être bon pour lui, car tout enfant (avant d’avoir été violenté) a une intuition très sûre de ce qui est bon et respectueux pour lui et pour les autres enfants. Pourquoi l’adulte a-t-il recours à la violence ? Que fait-il ? Que lui arrive-t-il ? Tout cela n’a pas de sens. L’abandon que vit l’enfant est à la fois affectif, relationnel, et surtout symbolique (éthique).

L’enfant violenté va donc devenir méfiant malgré lui, réservé, timide, replié sur lui-même, ou au contraire provocateur, agité, turbulent, et souvent violent à son tour sur d’autres enfants. Comme l’abandon, la violence risque de se reproduire dans un cycle sans fin de répétitions.

Après de telles blessures d’abandon, l’enfant qui grandit vivra mal les situations de violence, voire seulement les situations de conflits ou de confrontations, inévitables dans la vie à plusieurs. Il les fuira radicalement, les évitera soigneusement, ou au contraire les amplifiera en s’y jetant à corps perdu, en y mêlant aussi l’incompréhension et les ressentiments de ses déboires passés.

Le drame de l’enfant relais

L’attraction sexuelle, sociale ou amoureuse qui donne naissance à un couple est un mystère. La volonté, le désir puis la décision de concevoir un enfant le sont également. Certains parents ont des enfants pour faire comme leurs parents ou leurs amis. Entre l’idée qu’ils se font de l’enfant à venir et l’enfant réel qui arrive au monde, le décalage est souvent grand. Sans compter que les parents, eux aussi, ont leur lot de difficultés personnelles ou relationnelles, leur histoire avec ses bons et ses mauvais moments, notamment tous ces événements qui ont été mal vécus durant leur enfance. L’enfant qui grandit auprès d’eux va raviver en eux le meilleur comme le pire.

La tentation est grande pour les parents d’utiliser, consciemment ou inconsciemment, tel ou tel de leurs enfants pour combler leurs manques, ou pour réaliser ce qu’ils n’ont pas pu réaliser, ou encore (cela arrive malheureusement aussi) pour se venger de ce que leurs propres parents leur ont fait subir. Au lieu de recevoir respect, attention et amour, l’enfant va donc être au centre d’une multitude d’interactions qui n’ont rien à voir avec lui directement, mais qui sont la reproduction plus ou moins atténuée (ou renforcée) de situations difficiles de l’enfance de ses parents.

Plus encore, lors d’épisodes de maladie ou de chômage, lors de brouilles ou de disputes entre les parents, voire après une séparation ou un divorce, il n’est pas rare de voir un parent s’épancher auprès de tel enfant, en faire durablement son confident, encombrant l’enfant de préoccupations d’adultes qui font de lui un conseiller ou un infirmier. Cette place de soutien dépossède l’enfant de son enfance. Il est légitime qu’il se sente abandonné, même si son amour pour ses parents l’empêche d’en prendre vraiment conscience et surtout de le dire clairement, ce qui permettrait à la relation entravée d’évoluer vers plus de respect et de justesse. Bien entendu, il est possible qu’un enfant aide son parent, par exemple ponctuellement en l’écoutant exprimer ses émotions et ses sentiments, mais il n’est pas bon pour l’enfant de jouer le rôle de parent auprès de ses propres parents.

Tous ces abandons sont trop peu visibles et évidents pour qu’ils puissent être reconnus. Ils vont pourtant, insidieusement, déstabiliser l’équilibre de l’enfant. Devenu adulte, il se retrouvera dans des situations de détresses ou de malaises incompréhensibles du point de vue de la réalité présente, avec un grand vécu de désarroi. Découvrir que la perplexité face à la réalité d’aujourd’hui concerne des abandons invisibles d’hier sera alors le fruit d’une longue recherche sur soi-même, ses fonctionnements et son histoire.

La complexité des existences et des relations dans la famille, à l’école, au travail, est telle qu’aucun d’entre nous ne pourrait se targuer de n’avoir jamais vécu une situation d’abandon. Nous sommes tous susceptibles de nous sentir, un jour, abandonné… et d’en souffrir. Celles et ceux qui le nient savent très bien qu’ils ont choisi d’endormir leur sensibilité pour ne plus en souffrir. Alors plutôt que de nous faire croire à d’improbables « résiliences », ayons l’honnêteté d’accepter que nos fragilités soient le signe vivant de nos blessures d’enfant, pour prendre soin de nous, mieux comprendre nos proches et éviter de reporter sur nos enfants les souffrances que nous avons vécues.

© Mieux-être, Bruxelles, 2011.

Saverio Tomasella (www.sujet.info/) est psychanalyste, membre de la Fédération des ateliers de psychanalyse et de l’Association européenne Nicolas Abraham et Maria Torok (www.abraham-torok.org/).

Pour aller plus loin : "Le sentiment d’abandon"

Se libérer du passé pour exister par soi-même - Les chemins de l’inconscient. Guérir de ses blessures d’enfant.

"Qui n’a pas vécu, un jour ou l’autre, la morsure de l’abandon ? Qui n’a pas cru en mourir ? Qui n’en éprouve pas, parfois, la sourde angoisse ?"

Ce livre s’adresse à chacun. Il explore les réalités des abandons réels ou craints, et leurs multiples conséquences : absences, angoisses, dépendances, dépressions, hontes, ainsi que toutes les défenses qui permettent de les occulter, de les maîtriser ou de les justifier.

Après être remonté à la source de ces troubles, l’auteur nous guide concrètement pour nous libérer de nos peurs, de nos culpabilités, de nos refus de changer et, plus encore, de tous ces schémas inconscients qui nous enferment dans le pire des cachots : celui de victime. En choisissant de ne plus jouer ce "mauvais rôle", il devient alors possible de guérir de nos blessures d’abandon, et de ne pas les reproduire sur nos proches ou nos enfants...

Éditions : Eyrolles, 2010


Article publié le 16 octobre 2011
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Tomasella Saverio

Saverio Tomasella est psychanalyste, membre de la Fédération des ateliers de psychanalyse et de l’Association européenne Nicolas Abraham et Maria Torok.

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