Chronique

« Débarrassez-moi de ça ! » Le malentendu inaugural en psychothérapie

Par Pascal Aubrit


« Débarrassez-moi de ça ! » Le malentendu inaugural en (...)

« …Et c’est pourquoi je viens vous voir. Je n’en peux plus de vivre avec ça, je veux oublier, passer à autre chose. Je veux que vous m’aidiez à m’en débarrasser définitivement. »

Voilà comment nous arrivons un beau jour dans le cabinet d’un psy, avec l’espoir de parvenir enfin à annuler un passé qui nous pèse. Le psychisme n’est cependant pas une ardoise magique, effaçable à volonté, l’histoire non plus. Je conseille à ceux qui le déplorent de regarder Amour et amnésie, sympathique comédie américaine sortie en 2004 et qui met en scène Drew Barrymore dans le rôle d’une jeune femme qui se réveille chaque matin en ayant oublié tout ce qui s’est passé jusque-là… Mieux vaut avoir une histoire encombrante que pas d’histoire du tout.

Malentendu inaugural

Le psy ne douchera peut-être pas cet espoir dès la première rencontre, mais n’en pensera pas moins. S’il est honnête, il ne contribuera pas en tout cas à nourrir cet espoir chez le patient et remettra à plus tard la confrontation nécessaire avec la réalité. Car les psys sont pour la plupart au courant du malentendu qui inaugure la relation thérapeutique, la croyance dans l’utopie d’une table rase du passé. Mais seule la folie abolit l’histoire, ou bien c’est peut-être l’incapacité à intégrer l’histoire qui engendre la folie. Toujours est-il que nos métiers consistent à aider l’autre à mieux vivre de façon entière avec lui-même, pas à se débarrasser des parties qui l’encombrent, fussent-elles douloureuses. L’oubli n’aide en rien ; pour grandir, il faut pouvoir conserver des traces du passé.

Une histoire parfois encombrante

Bien sûr, ce passé fait souffrir, ses blessures, ses plaies jamais refermées. Que celui qui n’a jamais souhaité revenir en arrière jette la première pierre au patient qui arrive chez le psy en lui demandant de trouver la touche annulation sur le clavier de sa psyché. L’informatique, pourtant, a apporté cette petite révolution : annuler une action n’a pas uniquement contribué à faire disparaître la profession de dactylo, elle a procuré un confortable moyen de contrôle, commandé par la touche du même nom. On annule les fautes de frappe, les commandes sur Amazon, les réservations SNCF, voire un mariage, bien que cela soit plus compliqué. Mais on n’annule toujours pas un accident de voiture, un chagrin d’amour ou un enfant.

On peut certes oublier, c’est ainsi qu’on rencontre des personnes qui n’ont aucun souvenir de leur enfance, ce qui questionne toujours lorsque celle-ci s’est soi-disant déroulée sans encombre. Ici je ne pense pas aux trois premières années, dont on sait qu’il est normal qu’elles disparaissent des écrans de la mémoire consciente, mais aux suivantes. Que s’est-il passé pour que 6, 8, 10 années parfois se retrouvent oblitérées ? Car l’oubli est un piège qui envoie dans les limbes des morceaux de passé qui permettraient pourtant de donner du sens au présent. C’est là que le malentendu inaugural que j’évoquais se présente, puisqu’au lieu de faire disparaître un passé pénible, la psychothérapie consiste justement à trouver des moyens pour mieux l’intégrer au présent. Quelle tromperie sur la marchandise !

Lune de miel thérapeutique

Une étude Américaine révéla un jour que la plupart des effets positifs d’une psychothérapie étaient obtenus dans les quatre ou cinq premières séances. Plaidoyer pour les thérapies brèves, cette étude montrait également que le facteur le plus important pour les patients résidait dans la qualité de la relation avec le thérapeute. Je n’ai malheureusement plus la référence, ni la date de cette étude et vais donc me contenter pour cette fois de livrer une information non sourcée et difficile à vérifier.

Quoi qu’il en soit, dans la majorité des cas, les premières séances d’une psychothérapie apportent plutôt du mieux, effectivement. Le contact avec une personne extérieure qui écoute mon problème, mes états d’âme ; l’impression d’être entendu et compris ; le soulagement de pouvoir livrer des choses à quelqu’un qui ne me juge pas, ni ne répétera mes confidences ; le fait simplement de pouvoir relâcher un tout petit peu ma garde pendant une petite heure ; ces facteurs apportent souvent une forme de soulagement. Soulagement de courte durée, car c’est ensuite sur la base de celui-ci, scellant l’alliance du thérapeute et de son patient, que ce dernier s’autorisera peut-être à visiter des régions plus sombres de sa mémoire, de son psychisme. Raison pour laquelle de nombreux patients arrêtent la thérapie dès qu’ils se sentent aller mieux, afin de ne surtout pas aller visiter les sombres contrées en question. Cela peut s’avérer frustrant, en particulier pour le psy, mais les en blâmer serait aussi irrespectueux qu’irresponsable, l’occasion de réaffirmer ici que non, tout le monde n’a pas besoin d’une psychothérapie.

Débuggez-moi

Nous vivons dans une époque de solutions et de contrôle. Les choses vont très vite et nous assistons au retour tonitruant d’un scientisme qui confond parfois le psychisme humain avec un ordinateur. De nombreuses thérapies s’adossent à un corpus théorique creux, puis se rendent visibles en promettant de liquider les problèmes en peu de temps. Certaines sont beaucoup plus sérieuses et efficaces que d’autres, mais toutes font l’impasse sur la principale caractéristique de notre psychisme : sa lenteur. Pour comprendre, il nous faut du temps, pour intégrer, il nous faut du temps. Et pour guérir, si tant est qu’on puisse utiliser ce mot, nous en avons tout autant besoin.

Notre époque est également spectaculaire par sa polarisation à outrance. On adule ou rejette, on tolère difficilement le contraire ou le contradictoire, on choisit un camp, une communauté, un endroit où l’autre semble le même. Pas étonnant dès lors qu’on cherche à exclure de nous ce qui semble mauvais, honteux, blessé. Quelque chose de semblable se retrouve à l’échelle sociétale aujourd’hui avec la cancel culture, dans cette difficulté à intégrer au présent les difficultés et les hontes du passé.

Laisser couler

Mais alors, que fait-on en thérapie, puisque nous ne débarrassons pas les patients de leur passé ? Nous tentons de les aider à imaginer qu’ils puissent vivre avec ; ne serait-ce qu’en étant témoins de leur histoire, de ce qu’ils ont vécu, de ce qu’ils ont subi. Nous ne réécrivons pas l’histoire, mais la relisons ensemble, avec la conviction qu’il n’existe pas de retour en arrière [1].

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite, nous signifiant que l’eau du fleuve, comme la vie, coule, insaisissable. On ne rattrape pas le courant, il nous faut trouver la force et l’apaisement afin d’accepter de nous laisser porter. Et puisque redevenir comme avant est impossible, préparons-nous plutôt à devenir comme après.

[1Pour aller plus loin : 5mn de reportage sur Alexandre Jollien, philosophe. Étranglé par son cordon ombilical à la naissance, il en est resté lourdement handicapé. Lui aussi a probablement voulu oublier, revenir en arrière, effacer le passé. Son appétit de la vie, sa curiosité et son intelligence nous donnent un exemple de ce que l’on peut faire lorsqu’on a pu intégrer son histoire dans un chemin de vie tourné non pas vers l’avenir, puisque comme il le rappelle, seule la mort nous y attend, mais vers le présent.

Aubrit Pascal

Pascal Aubrit s’inscrit dans le courant de la psychothérapie relationnelle. Ce champ disciplinaire est basé sur le postulat suivant : quelle que soit la technique utilisée par un thérapeute ou ses outils, c’est avant tout la relation qui soigne.

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