A l’heure actuelle, les familles « reconstituées » sont devenues de plus en plus nombreuses. On assiste dès lors à une situation nouvelle où une famille vit avec les enfants de l’un, ceux de l’autre et ceux qu’ils ont fait en commun. Comment tout ce petit monde peut-il s’harmoniser ? Déjà, sur le plan pratique, il n’est pas toujours facile de coordonner les horaires de garde et de visite... Mais au delà de ces problèmes matériels, comment aimer l’enfant de l’autre ?

Pour certains, le problème ne se pose pas : l’amour est là d’emblée, fait de générosité et de tendresse. Les enfants de l’être aimé sont englobés d’office dans l’amour pour son ou sa partenaire. Pour d’autres, probablement plus nombreux, cela ne va pas de soi. « J’aime cette femme ou cet homme, mais je n’ai pas demandé à vivre avec ses enfants ». Comment les accepter ?

Souvent, une situation de rivalité peut s’installer entre l’ancien et le nouveau couple : « Je ne veux pas que cette femme (ou cet homme) voie mes enfants. Je ne veux pas qu’il (elle) s’en occupe. J’ai peur que mes enfants ne l’aiment. J’ai peur de prendre ma place auprès d’eux. »
Ou par contre « Je veux que ces enfants m’appellent maman (papa) même si je ne suis pas leur mère (père). Cet enfant représente le bonheur de l’ancien couple et ça m’est insupportable de le voir. » Une situation de rivalité peut aussi s’installer entre l’adulte et l’enfant. « Il (elle) passe beaucoup de temps avec ses enfants. Quand ils sont là, je passe au second plan, je n’existe plus. » Ou « Je ne veux pas que mon parent ait un nouveau partenaire. Il est à moi. Il doit être là pour moi. C’est déjà assez difficile de ne pas le voir tout le temps. De plus, je voudrais tellement que mes parents se remettent ensemble. Comment faire si cet autre est là ? »

Parfois l’enfant est très agressif vis-à-vis de cet intrus, et il est bien difficile alors d’apprendre à l’aimer. Comment aussi ne pas faire de différence entre ses enfants et ceux de l’autre ? Il est déjà tellement illusoire de penser qu’on ne fait pas de différence entre ses propres enfants ! Quel parent ne s’est pas posé la question en voyant arriver son second : « Vais-je être capable de l’aimer autant que le premier ? » Alors, à fortiori, l’enfant de l’autre !

Dans la pratique, on voit qu’un certain nombre de beaux-parents sont maltraitants avec leurs beaux-enfants : violences morales, rejet, humiliation, violences physiques, abus sexuels.

Cela dénote à quel point ces relations sont difficiles. Mais cela a existé de tout temps, les contes de fée ne parlent-ils pas de la marâtre, cette belle-mère qui symbolise la mauvaise mère ?
Bien sûr, pour les psychologues, ces contes veulent dire que toute mère est à la fois « bonne » et « mauvaise », selon les moments. Or l’enfant, quand il est petit, a besoin de séparer les deux. En effet, l’enfant petit a énormément besoin que sa mère soit « bonne », c’est-à-dire qu’elle l’aime, le comprenne, réponde à ses besoins. Il l’aime immensément et en a un besoin vital. Quand la mère est « mauvaise », c’est-à-dire quand elle ne répond pas à ses besoins, ne le comprend pas, n’est pas attentive, ou plus grave, est rejetante et agressive, l’enfant la vit comme dangereuse et a envie de s’en débarrasser. Mais il ne peut pas imaginer que c’est la même personne qui est bonne à certains moments et mauvaise à d’autres.
De plus, s’il est agressif avec la mauvaise et qu’elle est la même que la bonne, il risque de les perdre toutes les deux. C’est trop grave pour lui.
Donc, dans sa tête, il va séparer les deux jusqu’au jour où, grandissant, il s’apercevra que c’est la même.

C’est un peu plus compliqué quand il y a deux mères (ou deux pères) : la vraie et la belle-mère. Parce qu’ici il y a réellement deux personnes différentes, et l’enfant peut faire de l’une la toute bonne et de l’autre la toute mauvaise, surtout si, en plus, le discours des adultes l’y encourage : « La nouvelle femme de ton père est méchante. » Et, même si rien n’est dit, cette nouvelle femme fait pleurer maman donc elle est mauvaise.
Ceci explique en partie l’agressivité qu’une belle-mère ou un beau-père peut recevoir. Celle-ci ne veut pas dire que cet enfant ne les aime pas, même si c’est ce qu’il dit avec ses mots, cela veut dire que c’est, entre autres, comme ça qu’il résout cette difficulté psychologique de comprendre que tout être est à la fois bon et potentiellement mauvais. Cette agressivité est aussi l’expression de la souffrance qu’il vit face à la séparation de ses parents. Le beau-parent sert de bouc émissaire.

Mais la marâtre des contes de fée montre bien aussi à quel point il est difficile d’aimer l’enfant de l’autre, enfant toujours un peu rival, enfant étranger à soi, enfant qu’il faut véritablement adopter affectivement tout en gardant une place qui n’est pas celle du vrai parent. Et c’est toute la complexité de cette relation : être dans l’attachement et le détachement en même temps, aimer gratuitement, sans attendre de reconnaissance et de merci, sans jamais chercher à prendre la place du vrai parent, tout en étant parent quand même.

Aimer un enfant qui n’est pas de sa chair, un enfant qu’on n’a pas attendu ni désiré, ce qui différencie les beaux-parents des parents adoptifs. Aimer un enfant qui disparaîtra peut-être de sa vie si une séparation survient avec l’être aimé.

Mais, en fait, peut-être que tout enfant devrait être aimé de cette façon.

Etre parent, n’est-ce pas accompagner un enfant vers son autonomie, vers son départ vers sa vie à lui ? « Vos enfants ne sont pas vos enfants, disait Kahil Gibran, bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »
L’enfant de l’autre a peut-être encore plus besoin d’être aimé pleinement et de façon généreuse, parce que la séparation de ses parents est une souffrance pour lui.

Aimer un enfant dans le désintéressement, c’est comme donner de l’engrais à une plante : il s’épanouira et vous le rendra au centuple.

Brigitte Dohmen est psychologue et psychothérapeute Psychanalytique à Médiations.

Membre Fondatrice de Psycorps, responsable Collège de Formation Psycorps

Membre APPPsy Association des Psychologues Praticiens d’Orientation Psychanalytique

Membre UPPsy Union Professionnelle des Psychologues

Fondatrice et Formatrice Préparation Affective à la Naissance



Publié le 12 janvier 2013 - Auteur : Psycorps
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