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Soigner les blessures archaïques

par Jacques Van Wynsberghe - Psycorps

Les brisures du lien et leurs conséquences

Un certain nombre de patients manifestent des symptômes et des pathologies qui n’appartiennent pas au tableau de la névrose classique, mais constituent des « traces » de blessures originelles profondes. La caractéristique principale de ces troubles est qu’ils ne peuvent se dire avec des mots ; ici, le malaise s’exprimera principalement de manière non verbale, corporelle – par des agis, des gestes.

Dans ces cas de blessure profonde, l’on parlera d’agonie primitive, d’angoisses de chute, de morcellement ou de terreur sans nom, d’angoisses « inimaginables », si effrayantes que l’enfant préfèrera s’adapter coûte que coûte, quitte à renoncer à sa vraie personnalité. Nous avons là affaire à un tout autre tableau que celui du névrosé freudien, et le dispositif d’écoute et d’intervention devra donc s’adapter. La seule neutralité bienveillante risque en effet de conduire à des analyses sans fin où le patient va de plus en plus mal, dans une répétition mortifère de ses expériences primitives.

La thérapie des patients ayant subi des traumatismes précoces :
développer un contenant

Alors que le travail d’analyse consiste essentiellement, pour les patients névrosés, à déconstruire les systèmes de pensée trop rigides en vue de les assouplir, et cela par le biais des interprétations, il s’agit surtout ici d’aider ces personnes à construire leur identité, notamment en les amenant à développer leur capacité de contenance.

C’est comme si nous étions face à un naufragé qui, ne sachant pas nager, s’est accroché de toutes ses forces à une planche qu’il ne veut pas lâcher.
Inutile de travailler sur des contenus, en interprétant sa jouissance masochiste ou en lui demandant de quel port il est parti avec ce bateau qui a coulé… Il s’agit au contraire de s’occuper de lui très concrètement, de le rassurer, de le réchauffer, de lui donner de quoi se nourrir. En d’autres termes, notre manière de travailler sur son fonctionnement mental sera de reconnaître l’événement traumatique qu’il a subi et les émotions terrifiantes que cela a entraîné, en saisissant l’émotion présente dans l’ici et maintenant de la séance et en restant au niveau du récit manifeste. Le patient, au travers de cette expérience où il se sent pleinement reconnu, aura la perception d’un thérapeute qui allège son fardeau plutôt que celle d’un analyste qui l’écrase sous le poids de ses brillantes interprétations.

Qu’est-ce qu’un contenant ?

Imaginez que vous êtes dans un avion – avec l’épais brouillard qui vous entoure, vous n’êtes pas trop à l’aise – et il y a tout à coup un drôle de bruit, puis l’avion est secoué dans tous les sens. Vous commencez à avoir les mains moites, et quand vous entendez que des gens crient et que vous voyez votre voisin faire son signe de croix, vous êtes au bord de la panique... Très alarmé, vous vous empressez de chercher du regard l’hôtesse de l’air. Et quand enfin vous la voyez, et qu’elle vous sourit gentiment en vous faisant signe de ne pas vous inquiéter, puis que le capitaine de bord vous annonce tranquillement au micro que vous traversez une zone de turbulence et qu’il est tout à fait normal d’être un peu chahuté, vous vous apaisez et cela vous fait même sourire : vous avez eu si peur pour rien. C’est cela un contenant. Si, par contre, lorsque vous regardez l’hôtesse, vous la voyez devenir livide et courir dans tous les sens, on peut comprendre que vous soyez saisi d’effroi et que vous vous mettiez à paniquer : il n’y a plus de contenant pour vos propres émotions.

Comment se développe le contenant pour l’enfant ?

Au départ, c’est l’expérience de rassemblement, liée à la tétée, qui donne au bébé le sentiment d’être contenu dans un contenant. C’est dans le cadre d’une relation sécurisante d’attachement avec la mère que le bébé parvient à acquérir la perception d’une peau contenante et d’une limite entre intérieur et extérieur, mais aussi à trouver la confiance nécessaire à la maîtrise progressive de ses orifices, et il n’y parviendra que s’il possède un sentiment de sécurité de base qui lui garantisse l’intégrité de son enveloppe corporelle.
Alors que l’attachement vise la recherche d’une sécurité de base, une bonne relation intersubjective permet la proximité psychologique, l’intimité ; on peut dire qu’elle est à la base de l’empathie, une condition d’humanité : c’est ce qu’on appelle le lien.

Comment développer un contenant en thérapie ?

S’accorder
La première démarche thérapeutique est de trouver le moyen de réaliser un accordage avec le patient, en acceptant de partager sa vérité à lui, dans sa réalité à lui, dans l’instant présent de la rencontre. Il a besoin que je sois là, avec lui, très proche mais différent – un double différent.
Si l’analyste est lui-même encombré par toutes sortes d’émotions, ou de pensées préconçues sur ce qui devrait se passer, la rencontre patient-analyste ne peut que devenir elle-même traumatique, en répétant le traumatisme de base. Le fait de ne pas trouver de réponse – d’accordage – chez l’analyste est une blessure en soi pour le patient.

Transformer
Il s’agit ici d’un travail délicat de restauration du lien, au travers d’un patient retissage de tous les endroits où celui-ci avait été meurtri. Il ne s’agit pas d’interpréter, mais surtout de construire, de transformer : si, par exemple, il y a dans la séance un climat froid et peu communicatif, c’est à l’analyste de transformer en lui ce froid pour rendre le climat chaud et communicatif. Peu importe dans un premier temps de savoir d’où viennent le froid et l’absence de communication : la transformation passe par une modification profonde de l’écoute.

Le premier pas du travail consiste donc à partager réellement le point de vue du patient afin d’ensuite pouvoir le transformer, mais toujours en partant du patient, là où il se trouve et de la façon dont lui voit les choses, sinon nous risquons de le percevoir comme quelqu’un qui ne veut pas changer, qui résiste et qui se défend, et nous raterons ainsi l’occasion de le laisser nous conduire au cœur du drame de son monde interne. Il s’agit en fait de trouver une façon de l’atteindre sans le terroriser encore plus, afin qu’il se sente vraiment rejoint et reconnu. Nous n’avons pas affaire ici à un problème œdipien, sa souffrance concerne les structures de base, le transfert de base, le transfert narcissique : ce qui permet de ne pas couler. Toute la question est de trouver comment l’on peut approcher le patient et lui parler à ce niveau si essentiel, en nous servant de ce qu’il nous apporte – pas seulement ses mots, mais aussi ses images, ses émotions, ses attitudes.

Le développement du contenant, c’est donc parvenir à créer toute une série de fils émotionnels avec le patient et, grâce à cette possibilité d’être à l’unisson, être en mesure de sentir la proximité avec lui. Il peut ainsi percevoir que nous le comprenons et que lui aussi nous comprend. Cela demande à l’analyste de disposer d’une grande capacité d’accueil, d’une grande réceptivité, d’une grande patience pour tisser et retisser les fils émotionnels présents dans la relation.

La psychothérapie psychanalytique à médiations,
une interface idéale

Comme dit précédemment, nous nous situons dans le champ de l’archaïque, avec un travail nécessaire sur les relations précoces, à une époque du développement psychique où le langage n’était pas encore accessible à l’enfant. C’est donc essentiellement au niveau du non-verbal, au niveau du corporel et au niveau de l’agi que la communication avec cette partie de la psyché va pouvoir s’établir.

Les défenses utilisées à ce stade du développement pour survivre face à l’empiètement de l’environnement sont essentiellement celles du clivage et du déni. Ici, ce n’est pas seulement le refoulé qui fera retour – ce qu’une cure par la parole permettra de perlaborer à travers l’analyse du transfert –, mais c’est surtout le clivé qui fera retour, notamment par le langage du corps, par le biais de passages à l’acte où c’est le traumatisme lui-même qui sera répété : le patient va faire voir ou faire ressentir à son analyste tout un pan de lui qu’il ne sent pas ou qu’il ne voit pas, en lui faisant vivre ce qu’il n’a pas pu percevoir de son histoire – et ce par le biais de l’identification projective. C’est l’analyste – et non pas le patient – qui aura mal au ventre, qui se sentira seul, honteux ou incompétent. Il s’agit donc d’aller chercher les traces des traumatismes premiers au-delà des superstructures protectrices derrières lesquelles ils sont gardés cachés. Aller repérer le moindre signe par lequel le patient nous signale furtivement comment nous pouvons entrer en contact avec cette partie clivée de lui, cette partie « vraie » qui concerne plutôt un impensable et un impensé, un irreprésenté qui se manifeste en agis.

Jouer avec le patient

Au niveau du processus, il n’y a pas de différence entre l’analyse d’enfant et celle de l’adulte. Dans l’analyse d’enfant, on utilise des jeux, des jouets, des figurines ; dans l’analyse d’adultes, on utilisera les différents personnages dont le patient nous parle et qui correspondent aux animaux dont nous parlent les enfants, sauf que le tigre sera peut être remplacé par le patron ou la belle-mère…

Toute la question ici est de voir comment l’on peut transformer les expériences traumatiques en occasion d’un certain plaisir, du moins le plaisir de la rencontre : même si le revécu de l’expérience traumatique est douloureux, l’échange avec le thérapeute peut être un moment de plaisir.
Avec les patients adultes, au lieu de réaliser un squiggle, comme Winnicott le faisait avec les enfants en dessinant avec eux, c’est tout l’espace de la thérapie qui devient comme un grand squiggle ; cela peut se faire au niveau du dessin, mais aussi au niveau corporel, et surtout au niveau relationnel, en jouant avec les personnages que le patient ramène en séance et que l’on peut mettre en scène et faire dialoguer.

La psychothérapie est donc une forme très spécialisée de jeu, mise au service de la communication avec soi-même et avec l’autre, et qui a la densité d’une expérience vivante et d’une authentique découverte.

Les aspects concrets de la thérapie

Il s’agit en permanence d’être là, présent, au plus près de ce que le patient nous amène.
À peu près tout peut être utilisé comme moyen, comme objet transitionnel, pour autant qu’il ait cette fonction-là pour le patient. Cela peut être la relation elle-même, ou l’analyse des rêves, et parfois, ponctuellement, le dessin, la terre glaise, l’expression corporelle, la musique, la voix, les mises en scène psychodramatiques, l’écriture de textes, regarder des albums de photos – ce n’est pas exhaustif, pour autant que cela permette de tisser ensemble une relation qui puisse être partagée.

Le cadre

La clarté du cadre est primordiale : un cadre ferme, solide, constant, prévisible, tout en restant souple.
Pour ma part, je travaille en tenue décontractée, les chaussures sont enlevées, et dans mon bureau il y a un matelas, beaucoup de coussins de toutes les couleurs, un tapis en mousse comme on en trouve en psychomotricité, des couvertures, des raquettes de tennis, des gants de boxe…
Les horaires sont fixes et réguliers, les absences sont dues, etc., mais d’autres thérapeutes de notre école travaillent différemment : chacun fixe le cadre dans lequel il se sent confortable.

Cette clarté est essentielle car elle permet justement, dans ce cadre bien défini, de se laisser aller à la plus grande créativité. En plus de la libre association de parole, il y a la libre association de mouvement. Le patient peut choisir l’endroit où il va s’installer, et cela peut changer au cours de la séance. Il peut avoir envie de se coucher ou de se mettre debout, de marcher, de se mettre dans un coin, de s’enrouler dans une couverture, de dessiner… Nous pourrons même jouer à nous battre physiquement pour sentir la force de l’autre, etc. Mais la plupart du temps, la personne est soit couchée, soit assise en face de moi.

L’importance de l’instant présent

Les petits événements, les petites expériences vécues dans l’instant présent sont les moments-clés du changement en psychothérapie. Je m’efforce de rester focalisé sur ce qui se dévoile au moment présent dans la relation, et cette interaction crée un contexte où de nouveaux comportements, de nouvelles pensées et de nouveaux sentiments pourront naître.

C’est là que le thérapeute doit pouvoir être créatif pour trouver une réponse adéquate dans ces moments inattendus. Il n’y a plus que « maintenant ». Et cela exige un moment de rencontre vraie, une réponse authentique, spontanée, qui porte la signature personnelle du thérapeute ; c’est un moment de rencontre unique qui permet de résoudre la crise et qui élargit le champ intersubjectif : le monde n’est plus le même après, quelque chose d’essentiel a eu lieu. On ne peut pas changer le passé, mais à travers ce vécu du moment présent, qui est une vraie expérience vécue en tant réel, l’on change ce passé réactivé en le réécrivant de manière différente et en effaçant ses vieilles traces. Une histoire vraie, vécue, pourra venir s’inscrire sur l’ancienne, et c’est ainsi que, au sein de cette expérience de psychothérapie, expérience rythmique répétée d’espoir et de désespoir, de douleur et de joie, le patient pourra apprendre à lier la haine à l’amour, et surtout faire l’expérience de la gratitude, qui marque l’entrée dans le monde des humains. À ce moment, il deviendra capable d’aimer, et c’est là que la thérapie pourra se terminer et que nos chemins pourront se séparer.

Jacques Van Wynsberghe est psychothérapeute psychanalytique à médiations, président de Psycorps, l’école belge de psychothérapie psychanalytique à médiations.

Il a travaillé pendant 15 ans à l’Institut de psychiatrie du CHU-Brugmann, ULB, et consulte actuellement en pratique privée à Bruxelles.


Article publié le 11 novembre 2012
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