Réflexions sur la thérapie

Provocation et bienveillance

Par le Dr. Yves Doutrelugne

Je pense que je serai un maillon et que j’essayerai de dire en artisan - entre l’artiste et le paysan - ce que d’autres on dit avant moi, ce que d’autres diront après moi, peut-être plus en artistes, sur ce sujet. Nous parlerons de quelques-uns de nos outils. Le premier outil sera la position de l’anthropologue de Bateson, le deuxième, le principe d’utilisation de Milton Erickson. Mais avant de les évoquer, disons un petit mot de la plainte, chère à François Roustang(1).

La personne qui vient nous voir a une plainte : elle vient, elle dit quelque chose, et sans doute elle "non dit" quelque chose aussi. A nous de nous débrouiller avec ce qu’elle apporte de "dit" et de "pas dit" pour savoir quelle sera notre place et quelle ne sera pas notre place, ce que nous serons et ce que nous serons pas, ce que nous serons comme personne et comme impersonnalité pour reprendre le thème de François Roustang. Ce n’est pas facile pour nous de naviguer dans ces courants peut-être opposés, peut-être complémentaires. Essayons d’y voir un peu plus clair.

LA POSITION DE L’ANTHROPOLOGUE

Vous connaissez cette histoire de Gregory Bateson qui, au cours de la seconde guerre mondiale, étudiait la communication en observant les habitants d’un village du Sud-Est asiatique. Il constate que, certaines nuits, les habitants de ce village se lèvent, font du feu, dansent autour du feu et entrent en transe. Il se dit que dans son pays il y aurait quelqu’un - le Juge ou le Psychiatre - pour juger ce comportement et intervenir.

En homme de science scrupuleux, respectueux de ce qu’il observe, il ne jugera pas et n’interviendra pas. Au contraire, il se posera la question de savoir dans quel contexte ce comportement, à ses yeux étonnant, pourrait avoir un sens. Il apprend à connaître ces gens, leur langue et leur culture. Il apprend qu’ils adorent la lune et que c’est pour célébrer ce dieu, la lune, qu’ils se lèvent les nuits de pleine lune, font du feu, dansent autour du feu et entrent en transe. Ainsi ce comportement apparemment étonnant prend tout son sens. L’ethnopsychiatrie a bien progressé depuis lors.

Ceci, Bateson nous le propose comme outil : quand quelqu’un exprime quelque chose qui vous parait étonnant, plutôt que de juger et d’intervenir, demandez-vous, et surtout demandez-lui, les bonnes raisons qu’il a d’agir comme ça, parce que même le fou a sa logique.

La position de l’anthropologue, c’est simplement dire : "Vous avez sûrement de bonnes raisons d’agir comme ça." Nous présupposons qu’il y a des raisons et que ces raisons sont bonnes : c’est donc une façon gentille de demander le pourquoi. C’est respecter l’autre et comprendre qu’il ne peut, actuellement, être, penser, ressentir ou agir que comme cela, même si pour lui, face à ses événements de vie, cela ne suffit pas. Mais pour lui, c’est du domaine de l’évidence et il lève les bras au ciel : "Mais bien sûr que j’ai de bonnes raisons de faire ceci, de dire cela !" L’ensemble de ses expériences passées a fait de lui ce qu’il est, ce qu’il pense, ce qu’il ressent et ce qu’il agit aujourd’hui. Et il nous en parle. Il nous informe.

Pratiquer cette position de l’anthropologue est difficile, surtout au début, et c’est sans doute accepter qui est le plus difficile. Dans notre vie professionnelle ou privée, dès que quelqu’un s’exprime d’une façon qui nous dérange, qui n’est pas très proche de la nôtre, nous avons tellement l’habitude - impulsive - de le juger et d’intervenir : "Mais non,…"

- "Je suis nul"
- "Mais non tu es chouette !"

- "La vie ne vaut pas la peine"
- "Mais tu as tout pour être heureuse"

- "J’ai peur"
- "N’aie pas peur, ça va aller"

- "J’ai vieilli"
- "Mais non, tu es toujours aussi jeune"

"Accepter" n’est peut-être pas le meilleur mot mais il est consacré par l’usage. Dans son village asiatique, Bateson a pu accepter que ces villageois adorent la lune sans pour autant adhérer à leur croyance et à leur rituel. Accepter le point de vue de ’autre, ce n’est pas y adhérer mais le respecter comme " bon pour lui", dans sa logique à lui, dans sa mentalité. C’est "aller avec plutôt qu’aller contre" et ceci amène déjà l’idée suivante qui sera celle de l’utilisation chez Erickson.

LE PRINCIPE D’UTILISATION

"Je donne aux autres mon mode d’emploi". C’est ainsi qu’une patiente illustrait si bien cette idée : celui qui saura reconnaître et accepter ce mode d’emploi pourra l’utiliser pour nous mobiliser. C’est mon moteur - ou mon carburant - que j’indique ainsi si clairement. C’est-à-dire ce qui me mobilise. L’intervention vise le changement : il faudra des leviers, des moteurs et du carburant pour mobiliser le patient vers son objectif ! Heureusement tout est là,… pour qui peut le reconnaître !

C’est l’un des secrets de la thérapie brève : utiliser ce que le patient apporte pour l’amener à son objectif. Plutôt que de le "convertir" à une façon de penser, la nôtre, ce qui prend du temps et de l’énergie. Et qui suis-je pour lui imposer mes façons de voir, mes croyances et mon modèle ? C’est la position de l’anthropologue plutôt que la position du missionnaire. C’est une différence par rapport à d’autres modèles, y compris cognitivo-comportementalistes. Erickson va aller plus loin que Bateson. Il va reconnaître, accepter, augmenter et utiliser.

Ce style utilisationnel permet :
- de gagner du temps : que de temps perdu à d’inutiles bras de fer, dont on finit par se sortir en disant de l’autre qu’il est résistant…
- d’économiser l’adrénaline générée par ces bras de fer
- et d’accroître notre efficacité en nous rapprochant de notre objectif.

Quand on l’utilise, la résistance existe-t-elle ? Ce style utilisationnel s’apparente au judo ou à l’aïkido. Je parle volontiers de "judo relationnel", là où Nick Cummings parle de "psycho-judo"(2). Bertrand Piccard (3) disait " Les situations que nous ne ouvons pas changer peuvent nous changer : quand on est prisonnier du vent, comment l’utiliser ?

Erickson utilisait tout ce que le patient apportait, tout ce qu’il était, tout ce que le contexte présentait : il faisait flèche de tout bois. Dans l’interaction, quand le patient émet un comportement ou une idée, soit nous l’acceptons et l’utilisons vers notre objectif, soit nous la refusons et nous y opposons : ce n’est plus du judo mais un bras de fer. L’art de l’utilisateur, à la façon d’Erickson, sera donc de comprendre à quoi pourra servir thérapeutiquement ce qu’il vient de reconnaître et accepter.

Est ce un apprentissage qui lui manque ? Michael Yapko disait : "Nos problèmes d’aujourd’hui sont la conséquence prévisible des déficits de nos apprentissages" (4). Et d’identifier cet apprentissage manquant rapidement transformé en objectif. Ou, comme le disait autrement Bertrand Piccard : "Est-ce une ressource qu’il a mais qu’il n’a pas appris à utiliser ?" (3) Simplement, il ne sait pas l’utiliser. Ou bien est-ce que cette ressource, nous l’avons mais nous ne savons pas que nous l’avons ?

Une patiente me déclarait : "Vous pouvez me tenir la main mais c’est moi qui marche". La même me disait : "Vous êtes la balise, pas le bateau : seul le bateau a un moteur et un gouvernail. Peut-être le bateau fera -t-il le point une autre fois, plus tard,avec cette balise." Ces métaphores sont assez jolies. Je ne décrirai pas ici le paradoxe, les interventions paradoxales et leurs conditions de sécurité, lesquelles sont bien connues, mais j’illustrerai par des cas cliniques les rapports que je vois entre
- la position de l’anthropologue
- l’utilisation
- l’intervention paradoxale
- ses aspects provocateurs
- et la nécessaire bienveillance

EXEMPLES CLINIQUES

Un patient avec lequel je me suis fourvoyé pendant un an et demi à ne rien faire de très intéressant me dit ce jour-là combien il est "révolté parce que sa femme ne change pas". Il fait partie de ceux qui se plaignent : les autres ne changent pas, l’extérieur ne change pas. Je reprends son mot et lui dis : "Vous êtes peut-être fait pour être révolté, pas pour changer." Pendant une quarantaine de minutes une intervention paradoxale développe cette idée.

Au lieu de vouloir, moi, l’aider à changer, je peux admettre qu’il y a deux parties en lui, une qui veut changer et une autre qui le veut moins. Actuellement, celle qui est majoritaire est celle qui ne veut pas changer. Je vais enfin respecter cette partie majoritaire de lui qui ne veut pas changer et je vais le plaindre, passer du temps à le plaindre. Je décris ensuite toute une série de façons de faire pour le plaindre. Après cette séance, il fit de gros changements qui étaient apparemment les bons, au point que, un peu plus tard encore, son épouse me téléphone pour savoir qui d’autre que moi pouvait l’aider, elle aussi, à faire son chemin.

Any vient me voir dans un tableau de dépression majeure très alcoolisée. Elle prend un lourd traitement médicamenteux. Quelques séances n’apportent aucun changement. Quand je le lui fais remarquer, elle me dit : "Je n’ai pas vraiment envie de changer mais j’ai envie d’être écoutée. Je ne peux pas en parler ailleurs, il n’y a qu’avec vous que c’est possible. Est-ce que vous acceptez de m’écouter tout simplement ?" J’accepte et lui dis un peu plus tard dans la consultation : "J’aimerais vous voir tous les mardis à 14 heures. " Alors elle m’interroge : "Pourquoi à 14 heures ?" Et je lui réponds en baillant : "Vous savez que 14 h, c’est une heure où je suis un peu moins vaillant que d’habitude. Je pense que pour vous écouter, ce qui est moins fatigant que de chercher des tas de stratégies compliquées pour changer, ça devrait suffire." Et elle me dit : " pourquoi le mardi ?" Je lui réponds : "Parce que j’ai déjà quelqu’un le lundi, le mercredi, le jeudi, le vendredi à cette heure là. Donc, il y a une place le mardi si vous le voulez." Ce n’était pas du tout mon style de parler comme cela. Evidemment, elle fut surprise .

Le mardi suivant, elle vient à 14 heures et pendant qu’elle parle, je dessine. Elle me dit : "Ca me concerne, ce que vous dessinez ?" Je lui réponds : "Non, non, mais je vous écoute, continuez …" Peu de temps après, elle fit seule la démarche sérieuse d’une hospitalisation dans un service d’alcoologie : nous en reparlerons..

Troisième vignette clinique. Une femme me consulte pour une dépression majeure. Dans l’entretien, je m’enquiers de son mari. Son mari est très gentil, très bienveillant. Il est comme un certain nombre de conjoints : "Mon mari est très gentil mais il ne me comprend pas ."

Je lui demande si je peux le voir et s’il peut participer à une de nos consultations. Elle me dit : "Oui, mais quand il va venir, il va vous dire tout de suite qu’il ne croit pas à tout ce qui est psy. Il se demande ce que je viens faire chez vous. C’est un informaticien, un type rationnel et il va pas tarder à vous le dire."

Effectivement, quand cet homme entre dans mon cabinet, aimable et souriant, il me dit d’entrée de jeu : " Je ne voudrais pas vous vexer, mais je me demande pourquoi je suis là, parce que moi, je suis quelqu’un de rationnel, de cartésien. Toutes vos histoires, je n’y crois pas beaucoup." En réponse, je lui donne la main (et, surpris, il me donne la sienne) en lui disant : " Enfin un cartésien !… Si vous saviez le nombre de gens qui viennent ici qui ne le sont pas !" Il est surpris. Puis, je lui demande ce qu’il pense de ce qui est arrivé à sa femme ces dernières années et ce qu’il a fait pour l’aider. Il me décrit tout ce qu’il a fait pour l’aider, et je lui demande : "Est-ce que ça a marché ? " Et il me répond : "Non, ça n’a pas marché, sinon on ne serait pas là." Je lui dis alors : "Vous qui êtes cartésien, vous n’allez tout de même pas continuer à faire quelque chose qui ne marche pas ?"

Il fut par la suite un très utile collaborateur pour la thérapie de son épouse. Il l’aida autrement. Avec les mêmes intentions, mais autrement : même objectif, autres moyens. Pourquoi faire un bras de fer avec un rationnel ?

Un jour, je reçois un homme de plus de 70 ans, habillé de vêtements de sport : c’est assez inhabituel de voir un homme de cet âge en training. Je le questionne : il habite Maubeuge, tous les jours, il fait deux heures de vélo, il aime les ballades et le dimanche, il va danser. C’est un pépé "bien vert". Il me dit : "Docteur, j’aimerais arrêter de fumer. J’ai déjà arrêté. Un jour, mon fils m’a dit : ’Tu as de la volonté pour tout, mais pas pour arrêter de fumer… t’en as pas’ ! Je lui ai promis que j’arrêterais. Et comme je suis catholique, je ne peux pas être parjure, et donc j’ai arrêté de fumer. Quelques années plus tard, mon épouse est décédée, ça a été terrible pour moi, j’ai recommencé à fumer. Maintenant j’ai une nouvelle compagne et je voudrais arrêter."

Devinez-vous ce que je lui ai dit ? Voici notre petit dialogue :
- Moi : " Vous voulez vraiment arrêter de fumer ? Vous pouvez me le promettre ?
- Lui : "Oui, je vous le promets.
- Moi : " Vous êtes catholique, vous ne pouvez pas être parjure ! Au revoir !
- Lui : "Est-ce que je peux le promettre devant ma compagne ? Elle est dans la salle d’attente.
- Moi : "Oui, sans problème."
- Lui : "Combien vous dois-je ? "
- Moi : " Rien, moi je n’ai rien fait. Envoyez-moi simplement une petite carte postale dans deux mois pour me dire comment vous allez ."
- Deux mois plus tard, je reçus une carte postale de la Mairie de Maubeuge avec un gentil petit mot. Il avait arrêté de fumer. Qu’est-ce que j’ai fait ? pas grand chose.

Cette autre patiente consulte pour des douleurs chroniques apparues à la suite d’un cancer. Elle vient de loin (une centaine de kilomètres), accompagnée de son mari. C’est un couple très mignon, 63 ans l’un et l’autre, très charmants. Ils semblent très attentionnés l’un à l’autre. Et pourtant, elle aussi me dit un jour : " Il est très gentil mais il ne me comprend pas." Il est vendeur de gros matériel informatique pour d’importantes sociétés, des hôpitaux et des banques. Il voyage toute la semaine et quand il revient le week-end, il n’y a que deux choses qui l’intéressent : ses pantoufles et ses nénuphars dans le petit étang qui est devant leur pièce de séjour.

Elle qui l’a attendu toute la semaine n’a qu’une envie : partir en week-end, aller voir une exposition de peinture, aller à la mer, se balader dans les Ardennes. Bref, il ne la comprend pas ! Un jour, Monsieur revient à la maison avec un superbe paravent en laque de Chine, qui coûte un prix fou. Elle n’avait pas demandé ce paravent en laque de Chine : elle avait demandé de sortir le week-end ! Elle mit le somptueux cadeau à la cave, ce qui choqua beaucoup son mari.

Leur demande n’était pas une thérapie de couple, mais bien le traitement de la douleur de Madame. Lors d’une consultation, Madame me dit : " Hier, mon mari a fait une très bonne journée de vente." C’est un vendeur-né, expérimenté, il a ça dans le sang. Je propose à Monsieur de venir dans mon bureau pendant que Madame retourne dans la salle d’attente. Et voici notre échange :

- Moi : "Vous avez eu une bonne journée hier !
- Lui : "Effectivement, j’ai vendu pour environ 2,25 millions d’euros de matériel informatique en un quart d’heure de rendez-vous avec le Directeur de cette Banque pour la Belgique.
- Moi : "Pourriez vous m’expliquer comment vous faites ? Moi, je ne connais rien à la vente, c’est pas mon métier.
- Lui : "Je ne sais déjà pas dans quelle langue il va m’aborder, cet homme là : peut-être en français, peut-être en flamand, peut-être en anglais, je ne sais pas. Plus on est important dans ces banques, plus on a de mètres carrés. Comme j’avais affaire au Directeur Général de la Banque , il avait tout un étage pour lui, des huissiers à l’entrée et des pas et des pas pour aller dans son bureau qui lui-même était très vaste. Pour traverser ce bureau, j’ai quinze pas (tournant la tête de gauche à droite et de droite à gauche) pour comprendre comment ce type fonctionne. Si j’arrive à comprendre ses besoins, c’est dans la poche.
- Moi : "Je me demande quelle langue parle votre femme ?
- Lui : "Pardon ?
- Moi : "Vous avez quinze pas pour voir comment elle fonctionne, et si vous parvenez à comprendre ses besoins, c’est dans la poche …"

C’est tout ce que j’ai dit. La thérapie de son épouse s’est terminée peu après. Un an et demi plus tard, il me téléphone : "Répondez-moi aussi simplement que je vous le demande. Accepteriez-vous de venir boire une tasse de café à la maison ? Ma femme et moi aimerions vous revoir". J’allais régulièrement près de chez eux et j’ai accepté. Sur le pas de leur porte, il m’a dit : "Je ne pensais pas, qu’à notre âge, on pouvait autant changer un couple." Je n’ai aucune idée de ce qu’il entend par "changer un couple", aucune idée de ce qu’ils ont fait, aucune idée de ce à quoi ils ont abouti. C’est leur vie. Je sais seulement qu’ils étaient contents.

Comme pour le vieux monsieur de Maubeuge, j’avais le sentiment d’avoir fait si peu. J’avais reconnu, accepté et utilisé - pour son objectif à lui - ce qu’il m’avait donné. Il nous est familier d’employer une compétence venant d’un autre domaine pour la transférer dans le contexte où nous travaillons. Nous utilisons la compétence là où elle pourrait être utile et où elle n’est pas actuellement appliquée. Est-ce paradoxal ? Est-ce provocateur ? Vous jugerez.

Mon fils revint un jour de l’université et me dit : "J’ai rencontré cette semaine une copine avec laquelle j’ai fait mes études secondaires. Elle m’a dit " Ton père, c’est un con ! J’ai été le voir pour arrêter de fumer. Il m’a dit que je n’en serai pas capable. J’ai arrêté le jour même."

Terminons par quelques réflexions sur le but de la thérapie, l’anthropologue, l’utilisation, le paradoxe, la provocation, la bienveillance…

En feuilletant le dictionnaire, on trouve trois idées qui correspondent au mot "provocation" :

- La première, c’est le côté provocant sur le plan sensuel : ce n’est pas notre propos.
- La seconde implique l’action violente : provoquer, c’est agir d’une façon violente ou pousser quelqu’un à la violence. En ce sens, je n’aime pas utiliser le mot provocation car la violence n’a pas, à mon sens, sa place en psychothérapie.
- La troisième, c’est provoquer quelque chose : c’est être acteur de quelque chose. Exemple : provoquer une rencontre, un accident. C’est l’action sans la notion de violence. Ainsi définie, je me réjouis si notre thérapie est dite provocatrice ! J’utiliserais volontiers le mot "susciter" et j’y ajouterais "par surprise."

Cette surprise amène un peu de confusion. Elle déstabilise notre cerveau rationnel et permet une réorganisation cognitive, un changement de sens. Elle bouscule les niveaux logiques et les met en question. Une autre façon de voir peut apparaître. Elle dissocie la personne de son contexte actuel pour la focaliser sur ses processus internes.

La bienveillance, c’est : vouloir le bien. C’est très en accord avec nos buts et avec notre éthique. Il ne manquerait plus que ça, me direz-vous… Le monde psy a longuement baigné dans l’idée de la neutralité bienveillante. Je ne crois pas à la neutralité, mais je garde la bienveillance. Parmi nos outils, la position de l’anthropologue, par exemple, facilite la bienveillance : pas de jugement, pas d’intervention intempestive, juste une écoute approfondie, un accord, une mobilisation.

L’intervention paradoxale est déroutante : la surprise est un outil thérapeutique. Les thérapeutes qui réalisent leurs premières interventions paradoxales craignent que le patient ne leur dise : "Vous vous foutez de moi ?" Encore une fois, le ton, l’intention perceptible et la bienveillance tout entière orientée vers l’obtention de l’objectif thérapeutique, feront la différence. Cummings dit : "Ce que vous ne faites pas pour le patient, ne le faites pas."(5) Et le patient ne s’y trompe pas.

Mariza , 26 ans, danseuse professionnelle dans un ballet, sortait d’une hospitalisation pour tentative de suicide. Lors de notre premier entretien, elle passe sa première demi-heure à se dévaloriser de toutes les façons possibles. Vers la trentième minute, je lui dis : "Si je vous comprends bien, vous êtes ce que, dans le collège où j’ai fait mes études secondaires, on appelait une ’raclure de pelle à merde’. C’était alors la pire insulte entre nous. " Et Mariza acquiesca. Pendant les trente dernières minutes de l’entretien, j’utilisais près de quinze fois cette expression grossière et au premier abord agressive. Un peu plus tard, elle signa un courrier par "Mariza, dite raclure de pelle à merde." Cela montrait qu’elle avait perçu la bienveillance de mon propos. L’exemple d’Any, cité plus haut, va dans le même sens.

Quand le thérapeute ne ressent pas cette bienveillance, il doit s’abstenir. Parfois, en supervision ou intervision, l’un ou l’autre praticien exprime de l’agressivité ou de l’irritabilité par rapport à tel patient, à tous ses patients ou face à certains types de problèmes. Il est important pour lui de travailler rapidement ce ressenti. Il est essentiel de prendre immédiatement de la distance sur le terrain. Le patient a droit à notre bienveillance. Cette bienveillance a donc un aspect que l’on pourrait qualifier de volontaire.

Les bonnes intentions ne suffisent pas. Selon le proverbe, l’enfer est pavé de bonnes intentions ! Derrière nos techniques, derrière nos intentions, il y a ce que nous sommes. Et au-delà, il a l’impersonnalité dont François Roustang parle (6), ce vide… Comment parvenir à agir sans agir, à aider sans aider, en tout cas sans le faire à la place de l’autre ? Il nous faut être le fil qui conduit l’électricité (sans se prendre pour elle) ; être quelqu’un d’impersonnel à travers qui les choses passent ou se passent. Cela est vrai dans la relation d’aide, mais aussi dans la vie personnelle ou en formation.

De façon plus prosaïque, une petite phrase m’est venue il y a quelques mois. C’est une lapalissade : "Quand je le fais à sa place, je ne suis pas à la mienne et je l’empêche de prendre la sienne." Cette idée banale est un truisme et pourtant, elle a beaucoup d’applications dans différents contextes.

Pour reprendre les propos de Bertrand Piccard (3) , quelle est la part du météorologue dans le vol de son ballon ? Pour reprendre ceux de Maurice Reitter (7), quelle est la part du propriétaire du dix-huitième chameau, pour résoudre le problème de la répartition des dix-sept premiers chameaux ? Quelle est la part du sel dans un plat ? Le sel, ce n’est pas grand-chose mais s’il n’y a pas de sel…

On attribue à Maurice Bellet, prêtre et psychanalyste, la phrase suivante : "Je t’aime. Autrement dit, j’apprécie ce que tu es et je ferai tout pour que tu le deviennes davantage." Peut être pour "faire tout pour qu’il le devienne davantage", faut-il faire très, très, très peu… Je dis souvent " Celui qui travaille beaucoup travaille mal." Je terminerai sur une citation de Raymond Devos dans son sketch intitulé « le mime » : "Il ne disait rien mais il le faisait bien." Apprendrons-nous à "tout faire" en faisant aussi peu que possible pour que l’autre arrive où il veut arriver ?

Dr. Yves Doutrelugne
Médecin. Acupuncteur. Homéopathe. Formateur en milieu médico-psychologique, social et en entreprises, Chargé de cours à l’Ecole de Commerce Solvay, Université libre de Bruxelles.
Le Dr. Doutrelugne dirige l’Espace du Possible, centre de formation à l’hypnose thérapeutique, la thérapie brève et la gestion des conflits
.


BIBLIOGRAPHIE :

- François Roustang, La fin de la plainte, éditions Odile Jacob, Paris, 2000, 253 pages
- N. Cummings, M. Sayama ; Focused psychotherapy : a casebook of brief, intermittent psychotherapy throughout the life cycle ; ISBN : 0876307896
- Lors de son exposé au Forum de la Confédération Francophone d’Hypnose et de Thérapie Brève à Sanary (F), mai 2003.
- Workshop organisé par L’Institut Milton Erickson de Belgique sur la dépression , Bruxelles, 17 et 18 novembre 1990 : notes personnelles.
- Formation à Londres, août 1996, notes personnelles.
- Lors de son exposé au Forum de la Confédération Francophone d’Hypnose et de Thérapie Brève à Sanary (F), mai 2003.
- Lors de son exposé au Forum de la Confédération Francophone d’Hypnose et de Thérapie Brève à Sanary (F), mai 2003


Article publié le 17 décembre 2017
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