Constellation Familiale

Pensées et pratiques systémiques à l’école

par Marianne FRANKE-GRIKSCH

Je suis institutrice d’école primaire depuis 1964. Les expériences que j’ai rassemblées au cours des douze dernières années en tant qu’animatrice de séminaires de constellations familiales selon la méthode de Bert Hellinger m’ont apporté des connaissances que je peux utiliser de manière profitable a l’école.

Quand les enfants se retrouvent dans une classe dès 8 heures du matin, ces jeunes sont assis ici, chacun avec son image familiale spécifique et intériorisée ; chacun vit et agit selon sa réalité particulière, tente de la transposer dans la classe ; il met en scène sa famille, et s’attire, le cas échéant des partenaires adaptés au type de fonctionnement relationnel au sein de celle-ci.
Au travers des récits régulièrement entendus à la maison et dans la famille, les enfants entre 6 et 12 ans s’accordent un coup d’oeil profond à leur dynamique familiale. En tant que thérapeute familiale, "j’ai souvent les doigts qui me démangent".

Ma mission de travail en temps qu’institutrice est néanmoins clairement limitée : enseigner les différentes matières de manière orthodoxe, guider la classe en tant que groupe, et permettre à chaque élève des progrès aussi rapides que possible. Dans ce cadre, c’est une abstinence totale qui m’est imposée en tant que thérapeute.

Et c’est justement cette abstinence imposée qui, au cours des années, m’a rendue capable de voir les choses sous l’angle systémique et d’agir en conséquence.

Je saisis les occasions d’éveiller l’attention des enfants par rapport à la vie, à leur famille, à leur père et à leur mère. Et j’attache particulièrement de la valeur à faire face d’une façon tout à fait nouvelle aux conflits et aux tentatives d’exclusion qui se présentent au sein de la classe, comme dans n’importe quelle autre communauté.

Entraînement à la pensée systémique

Progressivement, je forme mes élèves à la pensée systémique. Si une des mères est enceinte, si un membre de la famille est malade ou décédé, je profite l’occasion pour faire un cercle de conversation. Nous réfléchissons sur différentes qualités de relation. Par exemple, comment les parents aiment leurs enfants, ou, quelle est une attitude des enfants face aux parents qui fait du bien. Nous mettons ça en gestes et en mouvements, et les enfants en arrivent d’une façon purement ludique, à des interventions et à des phrases comme celles que Bert Hellinger propose aux "représentants" dans les constellations.

Dans ces moments-là bien sûr, nous parlons du fait que des enfants représentent parfois dans la famille un de ses membres trop tôt disparu, ou comment ils reprennent souvent le destin de leurs parents.
Et les enfants de 11 ans ont trouvé d’eux-mêmes un rituel pour honorer les morts ou pour ne plus se mêler du destin de leurs parents.
Parfois, je constelle un enfant devant son père ou sa mère, les "représentants" sont bien -entendu des camarades de classe. Les autres voient d’eux-mêmes s’il s’agit pleinement d’un enfant, ou bien s’il se prend pour un peu plus que ça, s’il est un peu "prétentieux". Ils aiment la palette de toutes les attitudes possibles et se proposent les uns aux autres des phrases comme : "Mais enfin Papa, je suis ton enfant". Ils inventent sans cesse de…nouvelles phrases, merveilleuses la plupart du temps. Ils s’inclinent devant les morts, leurs demandent soutien et bénédiction.

Je fais plutôt tout ça à titre d’exemple. Dans ma classe actuelle il y beaucoup d’enfants de Serbie, de Croatie, du Kosovo, mais aussi d’Afghanistan et de Turquie. Certains ont perdu leur père à la guerre, certains leur oncle Nous en parlons. Nous disons combien c’est triste pour la famille, mais aussi quelle force les morts peuvent nous donner quand nous leur demandons leur bénédiction.

Bien sûr, les enfants vont raconter ça à la maison.
Et à l’atmosphère qui règne lors des réunions de parents, je peux sentir combien cela fait du bien à tous les participants, que les familles soient considérées et honorées.

Des constellations familiales à l’école on peut retirer des exemples fondamentaux pour montrer à quel point c’est différent si le père et la mère se tiennent l’un à coté de l’autre et regardent leurs enfants, ou bien s’ils sont orientés dans des directions différentes, loin l’un de l’autre ou s’ils regardent peut-être un mort. Il faut beaucoup de tact pour ne pas briser la sphère intime de la famille, pour ne pas mettre à nu les enfants et leur famille, pour s’en tenir au niveau de l’exemple.

Ce travail et ces réflexions font apparaître en peu de temps un climat chaleureux dans la classe, que je n’avais encore jamais connu auparavant. Je suis pour l’instant occupée à mettre au point un catalogue reprenant tous les jeux et les initiations systémiques à l’école primaire, dans le but de le publier.

Voies nouvelles en vue de la résolution des conflits

Comme je l’ai mentionné plus haut, j’emprunte des voies tout à fait nouvelles dans la résolution des conflits. Quand une dispute commence à la pause, les enfants viennent déjà d’eux-mêmes vers moi. Ils ont appris qu’il n’est pas important de raconter qui a fait quoi à qui et pourquoi. Ils donnent simplement les noms des protagonistes. Nous les constellons alors avec des représentants, si possible des enfants qui ne sont pas au courant du conflit. Les représentants disent comment ils se sentent. Nous cherchons les bonnes places et les bonnes phrases, appropriées à la situation. C’est infiniment soulageant de voir que les enfants sont vraiment prêts à ne plus regarder qui a raison mais plutôt à chercher comment tout peut être remis en équilibre, qui doit dire à qui : "Je suis désolé" ou bien "Je voudrais réparer". La plupart du temps, les "copains" sont stupéfaits de voir que leurs représentants ressentent tout d’une manière tellement juste alors qu’ils ne savent rien de ce qui vient de se passer.

Deux exemples d’intervention systémique

1. Dans une classe de cinquième (avec des enfants de 11 ans) j’avais un élève, Samir (nom changé) qui se faisait remarquer depuis le début de l’année. Il dérangeait le cours, ne pouvait pas supporter la bonne ambiance et le travail en commun, et en criant , en jetant les chaises et en attaquant ses camarades physiquement, il créait un tel climat que beaucoup d’enfants se retournaient contre lui et que certains autres en avaient une peur bleue.

Au bout de huit semaines il m’était devenu clair que ce comportement dans la classe n’était plus tolérable. J’avais remarqué aussi par les nombreuses interventions lancées pendant les cours que ce garçon avait une intelligence au-dessus de la moyenne, qu’il disposait d’un impressionnant vocabulaire allemand et qu’il avait une pensée claire et un esprit critique, cependant, il avait des notes très médiocres. Je n’arrivais pas non plus a comprendre comment il en arrivait à ces états de crise pendant lesquels il devenait absolument blême, hyperactif et où on ne pouvait plus l’arrêter. Sa touffe de cheveux se dressait au-dessus de son front comme une montagne. Après, généralement le garçon s’effondrait et il serrait sa tête dans ses mains en se plaignant de tensions épouvantables.

Je priai son père de venir me voir. Il était au courant du comportement de son fils et en était très malheureux. Samir lui faisait de la peine et cependant il comprenait que je ne pouvais plus garder le garçon dans la classe. Nous avons envisagé une classe spéciale pour les enfants socialement inadaptés, mais je sentais que ce n’était pas non plus ce qui convenait a ce garçon. "Il y a quelque chose que votre fils ne sait pas encore" dis-je, "Peut-être que moi d’abord, je devrais le savoir", et j’étais très étonnée de ce que je venais de dire.

Le père dit que tout allait bien dans son ménage, et je lui assurai que c’était son domaine privé et que ça ne me regardait pas.
"Cependant, ça m’intéresserait de savoir quand et pourquoi vous êtes venu en Allemagne". Alors l’homme me raconta que tout d’abord il s’était marié en Turquie. Après 5 ans, alors qu’ils avaient déjà deux enfants, deux de ses frères et soeurs moururent en l’espace d’un an : un frère de 23 ans pendant

une crise d’épilepsie et une soeur de 18 ans d’une rupture d’anévrisme.
"Mais c’était il y a quinze ans, après cela nous sommes partis pour l’Allemagne" dit-il, et le bord de ses yeux devint tout rouge pendant qu’il m’assurait qu’il n’avait plus de chagrin.
Samir qui vint au monde quatre ans après en Allemagne ne savait rien de tout ça, il ne savait même
pas qu’une de ses tantes et un de ses oncles (épileptique !) étaient morts.

Entre nous s’installa un silence comme il s’en installe quand une profonde réalité de l’âme se donne à voir - et là, il y a toujours une lumière qui s’allume. Je dis au père qu’à présent tout était clair et bien.

Il devait prendre congé pour quelques heures à son travail, aller se promener avec son fils, et tranquillement lui parler de son frère et de sa soeur et lui raconter comment ils étaient morts. Après quoi ils devraient choisir des vieilles photos, les faire agrandir, les encadrer et puis les accrocher au mur.

Le père de Samir était passablement étonné qu’il puisse y avoir là une solution aux difficultés de son fils. Je ne lui donnai aucune explication, mais je ne lui laissai non plus aucune place pour le doute. Je le priai d’aller chercher Samir dans la classe (le garçon attendait déjà comme promis qu’on vienne le chercher pour prendre part à la conversation) et de lui dire que nous n’avions plus besoin de lui, que mieux que cela, nous avions trouvé une solution et que tout allait bien.
C’est ce que fit l’homme, et j’étais étonnée de voir à quel point il rayonnait en descendant l’escalier, bien que je ne lui aie rien expliqué.

Le lendemain Samir n’était pas présent et le surlendemain non plus, c’était un vendredi. Les parents avertirent que le garçon avait 40° de fièvre.

Le lundi suivant il était de nouveau là. Un peu pâle, il se tenait devant mon bureau et de façon pressante me faisait part que son père lui avait tout raconté sur sa tante et son oncle épileptique, et que les deux étaient morts, et que son père avait pleuré en lui racontant ça, et qu’ils avaient aussi choisi les photos.

O.K. dis-je, alors tout est bien maintenant. Samir resta encore un peu près de moi, puis alla s’asseoir à son pupitre, ce qu’il n’avait jusqu’alors jamais fait avant d’en avoir reçu l’ordre. A partir de là, le garçon se mit à changer de semaine en semaine.

Pour lui qui prétendait toujours en parlant de lui-même : "J’aime le chaos Madame Franke" je traçai un graphique sur le côté du tableau.

Chaos - Ordre : Chaque jour il pouvait y noter où il se trouvait entre chaos et ordre.

Après trois semaines, les premières réactions de la classe se firent entendre. Un enfant dit : "Samir a vraiment changé. Ce qui serait bien c’est qu’il ne reste plus assis tout seul. "En fait, jusqu’à présent, personne ne voulait s’asseoir près de lui, et lui aussi voulait être seul. Durant la semaine, cet élève alla s’asseoir de lui-même près de Samir, ils sympathisèrent et à part quelques rares interruptions, ils restèrent l’un près de l’autre.

Au bout de deux mois, Samir me dit : "Je trouve ça moi-même si bizarre, Madame Franke, Je suis maintenant presque toujours près de l’ordre." Il voulait parler de son graphique. Et en fait, il n’avait pas seulement changé son comportement, mais aussi amélioré ses notes. Entre-temps il était devenu un des meilleurs élèves.

Quand quelques mois plus tard il eut encore une fois une crise violente, je l’appelai. Je lui demandai si cet ancien comportement n’était peut-être pas finalement meilleur pour lui. Je lui proposai aussi de raconter à son oncle et à sa tante qu’il avait eu cette crise et de leur demander simplement ce qu’ils en pensaient.

Une petite lumière traversa son visage et il dit : "En fait, nous n’avons pas encore tout à fait terminé mon père et moi. Nous devons encore accrocher les photos. Je vais m’en occuper."

Depuis lors je n’ai plus jamais parlé de tout ça avec Samir. Jusqu’à la fin de l’année scolaire il était un des quatre meilleurs élèves, et il était aimé.

2. Dans cette seconde histoire, il s’agit d’Elvir : "Je suis le préféré de ma mère" disait le petit Bosniaque d’un ton de profonde conviction. La classe était assise en cercle, vingt quatre élèves, filles et garçons de 11 à 12 ans d’une classe de cinquième. Le thème était : Ivica va avoir un petit frère ou une petite soeur. Nous discutions de la place que les enfants avaient dans leur famille et des différents ressentis de chacun.

"Je suis le préféré de ma mère, je vais vous montrer" dit Elvir, et déjà il se mit à choisir des personnes pour son père, sa mère, lui et son frère. Les enfants avaient déjà souvent "joué à la famille" et s’y connaissaient. Quand les quatre furent placés, la représentante de la mère se mit à fixer le représentant d’Elvir sans pouvoir le quitter des yeux. Je lui demandai si elle pouvait voir aussi son mari et son autre fils. Elle dit que non. Son regard était visiblement lointain comme si elle voyait à travers Elvir. Qui est-ce qu’elle peut bien voir ? pensai-je, et je demandai à Elvir si sa mère avait perdu quelqu’un. Les yeux d’Elvir devinrent rouges, mais il fut courageux et ne pleura pas.
Il raconta "Mon oncle, le frère de ma mère portait de la nourriture aux prisonniers. Le camp était au bout du champ. Sur ce champ, en rase campagne, ils l’ont fusillé. Il avait 19 ans." Je plaçai alors un garçon de la classe à côté de la mère et retirai le représentant d’Elvir. Quand Elvir eut pris sa propre place en face de sa mère et de son oncle, il commença à pleurer en silence. Furtivement il essuyait ses larmes.

Je lui proposai : "Dis à ton oncle de te protéger". (Je me disais que s’il était allé sans protection à travers ce champ et qu’il avait du y mourir, cette phrase convenait à la situation). "Cher oncle, protège-moi" dit Elvir. Le garçon qui représentait l’oncle posa spontanément, sans qu’il lui fut demandé, sa main sur la tête d’Elvir et dit "Je te protège."

Ensuite j’invitai Elvir à se mettre en face de sa mère et à lui dire : "Chère Maman, je suis seulement ton enfant." Il le dit en yougoslave. La fille qui représentait sa mère prit spontanément le garçon dans ses bras. Et puis elle le lâcha aussitôt. Leur impulsion avait été tellement significative. Mais ils étaient un peu gênés tous les deux.
Je les observe quelquefois ces deux là. Depuis lors ils sont très chaleureux l’un vis à vis de l’autre.
Bien sûr, à la fin j’ai demandé aux enfants de bien se secouer pour sortir de leur rôle. Mais cette "reliance" leur est restée au quotidien.

Dans les semaines et les mois qui suivirent, ce gamin d’habitude si fringant et si sûr de lui-même devint craintif, anxieux, au niveau scolaire ça n’allait plus très bien. Quelque chose s’était mis à glisser. Je l’accompagnai dans ce processus, je l’encourageai. Il avait 6 ans, quand appuyé à la fenêtre de la cuisine avec sa mère, il avait été témoin de ce meurtre. Lentement il put s’accommoder de sa nouvelle petite personne. Aujourd’hui il est à nouveau joyeux, mais autrement - comme un garçon de 11 ans, tout simplement.

Traduit de l’allemand par Elisabeth Berwart.Texte repris du site www.COFASY.be


Article publié le 7 mars 2004
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