Interview de Véronique MORALDI

Mère - Fille, la différenciation difficile

Propos recueillis par Georges Didier


Il y a deux ans, Véronique Moraldi avait écrit un livre "Gardez-vous d’aimer un pervers". Beau succès de librairie. Dans un nouveau livre elle s’attelle à la relation Fille-Mère. Séparation, fusion, différenciation, étoffes douces. Rencontre.

Georges Didier : La lucidité entre une mère et sa fille, est-ce une épreuve ?

Véronique Moraldi : Oui, c’est une épreuve parce que c’est sortir du confort du leurre, mais c’est une épreuve de croissance, et ce n’est synonyme ni d’amertume, ni de désespérance. René CHAR disait : "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil".

G.D. : Pourquoi ce besoin de lucidité entre la mère et la fille ?

V.M. : La mère c’est la matrice. On a tendance à la sublimer. On la voit comme la source dispensatrice d’un amour parfait, universel et inconditionnel. Il y a un jour où il faut lâcher l’idéal et voir sa mère comme elle est :une femme avec un chemin de vie parfois difficile.

G.D. : Face à une mère, faut-il se relier ou se séparer ?

V.M.  : Il faut d’abord se séparer, puis se relier. Ce n’est que lorsque l’on sera séparée de sa mère que l’on pourra véritablement se relier à elle.

G.D. : Comment faire pour garder le meilleur sans garder le pire ?

V.M. : Il faut savoir renoncer, adulte, aux revendications du petit enfant. C’est encore une question de lucidité. La meilleure des mères ne peut pas donner que du bon ni tout apporter. L’essentiel, c’est de prendre le bon et, pour le reste, de chercher en soi ce qui nous manque ou nous a manqué. Quand au pire qu’on a pu vivre avec sa mère, on peut s’en défaire en pratiquant la restitution symbolique des violences reçues, morales ou physiques.

G.D. : Comment une mère fait-elle pour transmettre l’intuition à sa fille ?

V.M. :. L’intuition est une conscience archaïque présente en nous qui remonte à la nuit des temps. C’est une compagne qui passe au crible les évènements de notre vie. Transmettre à sa fille la confiance en cette intuition est une transmission essentielle. L’intuition n’est pas le monopole des femmes, mais elle est très présente chez le féminin. Il faut que la mère incite sa fille à s’y relier, à être attentive à ce qu’elle ressent au niveau du ventre, au plus profond de ses ovaires, et à faire confiance à ce ressenti... Ainsi la fille sera plus encline à se respecter, à respecter ses émotions, ses besoins, ses désirs. C’est un bon guide pour qu’elle vive sa propre vie, pour son propre compte, une forme de discernement.

G.D. : Vous dites que la femme est "une inconsciente prête à fusionner". Comment une mère peut-elle aider sa fille à ce propos là ?

V.M. : La fille recherche souvent avec son compagnon la fusion connue avec sa mère. Une mère peut aider sa fille en acceptant qu’elle se sépare d’elle et l’élever pour qu’elle devienne un être indépendant. De cette façon, la fille, lorsqu’elle fera sa vie et se liera à un compagnon, ne recherchera pas systématiquement à reproduire cette fusion. Elle sera alors suffisamment autonome pour ne pas avoir besoin de la reproduire. En revanche, si elle n’a jamais connu cette symbiose avec sa mère, si la mère a été absente ou défaillante, qu’elle lui a manqué, elle la recherchera sans fin au travers de ses amours. Le " trop "ou le " pas assez "engendrent les mêmes difficultés.

G.D. : Pour vous, le conjoint peut-il être un substitut maternel ?

V.M. : On demande au conjoint de combler un de nos besoins fondamentaux, le besoin de sécurité. Celle que notre mère nous apportait lorsque nous étions nourrissons C’est le fondement de la relation, cela se traduit par l’attachement qui fait qu’on a tant de mal parfois à quitter son conjoint. Pourtant, il n’a pas à être un substitut maternel. Ce n’est pas son rôle. L’amour et le sexe ne font pas bon ménage avec la fusion. L’amour suppose une séparation et la fusion finit par tuer le sexe.

G.D. : La mère et la fille ont toutes les deux peur de l’abandon. Est-ce cela qui les étouffe ?

V.M.  : Oui, je le pense. Cette peur de l’abandon réciproque explique que les relations soient parfois si tendues, ces lamentations émanant des mères comme des filles qui se plaignent que l’autre n’est pas assez proche. Elles se disent : "Tu me dois tout ! "parce qu’elles représentent tout l’une pour l’autre. C’est le cas dans une relation lorsque le stade de la fusion n’est pas suffisamment dépassé. La fille a peur de l’abandon. Mais la mère aussi peut craindre l’abandon et se comporter comme une fille vis-à-vis de sa mère.

G.D. : Cela veut-il dire qu’il n’y a pas assez de père ou d’élaboration d’un tiers entre elles ?

V.M. : Cela peut effectivement dire qu’il n’y a pas eu la médiation d’un tiers dans le couple mère-fille afin que ce dernier n’en devienne pas un justement ! Pour dédramatiser et séparer un peu la fille de la mère. Pour rappeler à la mère qu’elle est une femme. Cela peut être le cas dans des familles monoparentales ou quand le père est absent psychiquement.

G.D. : Plus il y a fusion, plus il y a une difficulté à dé-fusionner ?

V.M. : Plus la fusion est intense, plus la dé-fusion, la différenciation est difficile. Ce que Lacan appelait le ravage. Parfois, la fille va le faire dans la violence, parce quelle ne peut faire autrement, il faut qu’elle coupe net, qu’elle tranche. C’est une question de survie pour elle. La différenciation peut être violente à la mesure de la passion qui imprègne cette relation. Une des caractéristiques de la relation mère-fille réside bien dans cette violence qui affleure par moments et que ne connaît pas de la même façon la relation mère-fils.

G.D. : Trop de fusion c’est difficile, mais vous dites également qu’un manque de mère est un manque d’amarres.

V.M. : Oui un manque de mère peut conduire à un manque d’ancrage. Pour qu’une fille ait une consistance, une identité, il faut qu’elle ait eu le regard de sa mère posé sur elle, un regard structurant qui lui donne une épaisseur. Ce regard peut avoir manqué si la mère n’a pas été là, si elle a été défaillante ou si elle n’a pas voulu reconnaître sa fille en tant qu’ "autre". Cela peut se traduire par une "absence" au monde de la fille, une difficulté à s’incarner dans le réel, à prendre corps.

G.D. : Dans votre livre, vous parlez des différents cas de figures de mères. Qu’est-ce qu’une mère errante ?

V.M. : C’est une mère sans racines, une mère flottante. Par exemple sans racines géographiques. La mère c’est le terreau, dans lequel on s’enfonce pour pousser. Quand là mère est sans racine, la fille risque d’hériter de son errance, d’être apatride…

G.D. : Qu’est-ce qu’une mère jérémiades ?

V.M. : C’est une mère qui se plaint tout le temps de son sort, et rejette la faute de ses errances et de ses erreurs sur les autres. C’est une mère déresponsabilisée. La fille a devant les yeux l’image d’une maternité souffrante et passive. Elle pourra peut-être ne pas souhaiter reproduire ce schéma en ne voulant pas être mère à son tour ou au contraire prendre le contre-pied pour ne pas être une femme qui se plaint, qui déprime et culpabilise tout le monde.

G.D. : Justement, et la mère dépressive ?

V.M. : C’est une mère non structurante, qui n’est pas prête pour la vie et ne transmet pas d’élan vital, pas d’espoir. C’est souvent la fille d’une mère qui n’a pas été structurante non plus. Face à elle, la fille n’a aucune certitude quant à sa propre valeur et pourra, peut-être, là encore, renoncer à ses talents, surtout si elle a le sentiment que si elle fait mieux que sa mère elle va la trahir et lui faire de la peine.
La langue, les mots se transmettent par la mère, on dit la langue maternelle. La transmission orale des femmes entre elles est primordiale. Il est important d’avoir une mère qui parle, ce qui n’est pas le cas d’une mère dépressive. Si elle ne parle pas à sa fille, elle ne transmet pas la vie.

G.D. : Qu’en est-il d’une mère qui a désiré avorter et dont la fille a survécu ?

V.M. : Au stade de la vie intra-utérine, l’embryon a reçu une menace de mort. Si la mère raconte cette histoire à sa fille, ce sera évidemment traumatisant, en même temps, si elle s’en sort, une fois qu’elle aura dépassé la culpabilité de s’être " accrochée », ce sera une survivante, une femme forte.

G.D. : En thérapie, vous vous appuyez sur la méthode ESPERE de Jacques Salomé et vous proposez des restitutions symboliques. Comment fait-on face à une mère qui a tenté un avortement ?

V.M. : La restitution symbolique permet de dé-nouer une situation bloquée dans le réel, lorsqu’on ne peut l’exprimer par des mots sans risquer d’aller à un conflit grave. C’est un acte de libération et d’apaisement. L’effet du symbole est très puissant, il parle à l’inconscient. C’est aussi un acte de responsabilisation : on le fait pour soi et non pour sa mère. C’est encore un acte d’amour qui bien souvent permet à la relation mère/fille de repartir sur des bases assainies.

G.D. : Pouvez-vous nous donner un exemple de restitution symbolique ?

V.M. : Dans mon livre je décris une lettre adressée à sa mère et accompagnée d’objets qui pourra commencer ainsi :
"Maman, tu m’as apporté du bon en tant que mère et maman, la vie que tu m’as donnée, tous les soins que tu m’as apportés tout au long de ces années et cela je le garde précieusement en moi. J’ai reçu aussi des choses qui n’ont pas été bonnes pour moi et qui continuent d’encombrer ma vie aujourd’hui. Ce sont des paroles et des comportements que je ne souhaite plus garder inscrits en moi, c’est pourquoi je te les restitue au travers des objets joints. »
On peut envoyer des objets ou des dessins avec cette lettre et expliquer ce qu’ils représentent. Par exemple, une fille qui enfant a assisté à des disputes violentes entre ses parents peut envoyer un dessin qui représente une de ces scènes, ou un masque en argile qu’elle aura façonné elle-même, figurant un visage d’enfant en pleurs. Ces objets représenteront symboliquement son vécu à elle. Ce sont des choses qu’il est souvent difficile d’exprimer face à une mère qui est maintenant âgée et qui a occulté sa mémoire.

C’est une manière de se libérer de violences anciennes. En général, toutes les personnes qui font cette démarche sont prises par une émotion très intense au moment où elles dessinent ou sculptent les objets. On peut aussi restituer en écrivant des phrases prononcées par notre mère. La lettre qui accompagne cette restitution symbolique est très relationnelle. Conformément à la méthode E.S.P.E.RE, elle ne comporte jamais aucune accusation, mais n’exprime que le ressenti personnel ancien ou présent de celle qui l’écrit. Il est important de préciser noir sur blanc que ce n’est pas contre sa mère que l’on fait cette démarche, mais bien pour soi. Ainsi menée, de la manière la plus relationnelle qui soit, cette restitution pourra également apporter un apaisement chez celle qui en est la destinataire.

G.D. : Dans l’ici et maintenant, faut-il consommer avec modération ce lien fille-mère ?

V.M. : C’est surtout aux mères de faire attention, qu’elles arrivent à faire preuve d’un certain détachement vis à vis de leur fille. A défaut, ce sont les filles qui devront se garder de tomber dans les pièges de cette relation, en renonçant à leurs revendications d’enfant et en cessant pour certaines de chercher auprès de leur mère ce qu’elles n’ont pas reçu et que leur mère ne peut plus leur donner parce qu’il est trop tard.. Le meilleur garde fou contre une consommation excessive du lien mère/fille ? C’est que chacune s’autorise à vivre sa vie et à poursuivre ses rêves. La mère en tant qu’aînée doit ouvrir la voie...

G.D. : Faut-il aussi développer un pôle de créativité pour se dégager de ce lien fille mère ?

V.M. : Se libérer de la fusion c’est retourner à la créativité. De même, dans un couple homme-femme, trop de fusion tue l’individu et la créativité.

G.D. : Ecrire sur sa relation fille-mère comme vous l’avez fait, est-ce difficile ?

- V.M. : C’est éprouvant pour une fille ! C’est surtout une descente dans ses profondeurs. Un retour aux origines. Cela s’écrit avec beaucoup d’émotions.

G.D. : Pour les filles blessées, il faut des étoffes douces ?

V.M. : Il faut beaucoup de douceur lorsque l’on en a manqué étant enfant. Il s’agit d’être une bonne mère pour soi. Les filles blessées ont encore plus besoin, lorsqu’elles sentent que le petit enfant blessé revient à la surface, de se gratifier, de faire pour elles-mêmes des petits rites de maternage. Cela permet de surmonter ces " remontées "de manques anciens. Besoin d’étoffes douces.

G.D. : Y a-t-il des familles ou l’idéologie remplace le vivant ?

V.M. : Oui, j’ai décrit un exemple comme cela, l’histoire d’une petite fille qui vivait dans un château …. L’individu, les affects ne comptent pas. Ce qui compte ce n’est pas le lien, la relation à l’autre, c’est le groupe et son idéologie, et faire tenir tout cela ensemble au détriment des individus parfois malmenés. C’est quelque chose qui était assez fréquent dans les grandes familles.

G.D. : Ce que vit une fille est-il très différent de ce que vit un garçon dans l’élaboration de la relation à la mère ?

V.M. : Toute la différence provient justement de la différence de sexe. Le petit garçon fusionne avec une personne d’un autre sexe que lui, il lui faudra s’en séparer sous peine de ne pas être sexué. Il y a un réel arrachement qui doit se faire avec l’aide du père. D’ailleurs, dans les sociétés archétypales, il existait des rituels de séparation fils/mère au cours desquels les hommes volaient le petit garçon à sa mère pour lui faire vivre des épreuves initiatiques qui pouvaient être très violentes.
Ce n’est pas le cas pour la fille qui fusionne avec une personne du même sexe. Elle, elle doit devenir une femme, donc a priori être comme sa mère en raison de l’identité de sexe, tout en étant différente d’elle. Elle peut se trouver face à un dilemme : soit elle ne s’autorise pas à être autre que sa mère et ne vit pas sa vie, soit elle prend le risque de la séparation et en éprouve de la culpabilité.

G.D. : Tout à l’heure, nous parlions d’étoffes douces. Nous, les hommes, nous assimilons l’étoffe douce à l’objet érotique. Or, vous dites que la femme en a besoin pour elle-même. Pourquoi ?

V.M. : Parce qu’elle a besoin de se parer de douceur pour compenser un manque affectif. S’entourer d’une étoffe réconfortante, douce et de qualité est un plaisir très sensuel. C’est symboliquement être entourée par les bras de la mère. C’est le confort et la douceur. Les filles blessées ont besoin de s’auto-gratifier, c’est une manière de se réparer. Lorsque l’on est paré d’une étoffe douce, confortable et séduisante, on est aussi plus belle et on gagne en estime de soi. On peut voir alors, dans le regard des autres, cette admiration, cette reconnaissance que l’on n’a peut-être pas vues dans le regard de sa mère. J’ai rencontré des filles qui avaient eu des mères rejetantes qui ne leur avaient jamais fait de compliments et qui étaient dans cette quête de la beauté au niveau du vêtement. Pour elles, rien n’était assez beau pour restaurer ce manque, pour réparer leur narcissisme blessé.

G.D. : Est-ce comme une seconde peau ?

V.M. : Oui, le vêtement, c’est la seconde peau, la mère nous a fait la première. Se parer c’est avoir de l’estime pour soi, c’est s’accorder une regard bienveillant, pareil à celui d’une bonne mère….


Propos recueillis par Georges Didier, Directeur du journal Réel

Véronique Moraldi, est mère de deux enfants dont une fille. Elle est formée à la communication relationnelle (Méthode E.S.PE.R.E de Jacques Salomé) et écrivain. Spécialisée dans les problèmes de harcèlement moral et dans l’étude des personnalités narcissiques, elle donne des conférences sur la perversité et la manipulation dans le couple.

- Bibliographie :
" Gardez-vous d’aimer un pervers ", Ed. de L’Homme
" La fille de sa mère ", Ed. de L’Homme



Publié le 15 juillet 2006
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