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Les traces du bébé dans l’adulte

Par Catherine Pilet, psychothérapeute et formatrice.

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours... »
Marguerite Duras.

L’analyse transactionnelle (AT), avec son modèle des états du moi (Enfant, Adulte, Parent) reconnaît l’influence de l’infantile dans le développement et le fonctionnement de la personnalité.

Les expériences infantiles laissent des traces, dans le corps, le comportement et la vie émotionnelle, de l’adulte que nous sommes devenus.

Aujourd’hui, je m’en tiendrai aux expériences de bébé restées vivantes à l’intérieur de nous.

Albert Ciccone (psychanalyste français) nous dit que le bébé vit deux types d’expérience : d’une part des vécus de dépendance, détresse, vulnérabilité ; d’autre part des attitudes, des illusions de toute puissance qui ont pour fonction de le mettre à l’abri de la terreur d’abandon.
Ces deux aspects du soi infantile : dépendance et omnipotence se retrouvent plus ou moins marqués chez l’adulte. Dans la relation d’aide, il est important de repérer les manoeuvres de toute puissance aussi bien chez le client/patient/aidé que chez l’aidant.

Ce que vit le bébé

Tout d’abord, une précision : quand je vous parle du stade « bébé », il s’agit des deux premières années de la vie.
Le nourrisson fait un avec sa mère. En AT, on parle de symbiose. Quand tout se passe bien, dans les premiers mois de la vie, la mère (ou la personne qui prend soin de l’enfant) anticipe les besoins de son enfant : elle lui est totalement dévouée. Cette peau commune, qui enveloppe mère et bébé, est indispensable pour que ce dernier puisse supporter son extrême dépendance. Si le bébé pouvait parler, il nous dirait quelque chose comme : « je suis totalement vulnérable ? Pas du tout puisque je ne fais qu’un avec maman ». On pourrait dire que le bébé imagine qu’il a des pouvoirs magiques, il suffit qu’il ait un désir et voilà le bon lait qui coule...

Quand le bébé a environ 8 mois, il est important que la mère laisse place à un mode relationnel moins « parfait », qu’elle devienne « suffisamment bonne » comme dit Winnicott, c’est-à-dire qu’elle soit moins prompte à répondre à son enfant pour que celui-ci puisse sortir de la fusion et se constituer comme sujet.
Le bébé entre alors dans un processus de désillusion qui peut connaître des échecs plus ou moins partiels. Par exemple, l’enfant qui subit un « sevrage » brutal vit du désespoir et comme rester dans du désespoir n’est pas tenable, réapparaît l’espoir de retrouver la mère toute dévouée qui a été perdue. Cet espoir est une illusion, l’illusion que quelqu’un trouvé dans le monde extérieur pourrait satisfaire toutes les demandes et réaliser tous les désirs, bref prendre la place d’une mère dévouée.

A l’âge adulte

Nous avons en nous de traces de cette toute puissance : quand nous n’acceptons pas notre imperfection, quand nous idéalisons l’autre, quand nous sommes pris dans des pensées magiques.

Pensée magique
Le psychiatre Derek Bolton définit la pensée magique comme une « explication de phénomènes réels par des causes irrationnelles ». Nous sommes dans la pensée magique quand nous nous attribuons la puissance de provoquer l’accomplissement de désirs ou d’empêcher un événement ou de résoudre un problème uniquement par la force de notre pensée, sans intervention matérielle.

Idéalisation de soi
Freud nous dit que l’homme ne veut pas se passer de la perfection narcissique de son enfance : s’il n’a pas pu la maintenir car, pendant son développement, les réprimandes des autres l’ont touché et son propre jugement s’est éveillé, il cherche à la regagner sous la forme d’un idéal du moi.
L’idéal du moi est présent chez chacun et est un moteur pour nous dépasser quand il n’est pas trop encombrant. Il devient emprisonnant quand il est démesuré. Un individu peut réellement se pourrir la vie à force de n’être jamais content de ce qu’il fait, dit ou pense tellement il a une vision de perfection de celui qu’il devrait être. Ou au contraire, pour ne pas sentir de grandes failles dans son identité, un individu peut s’auto-persuader qu’il est le meilleur, l’unique.

Idéalisation de l’autre
Idéaliser nous permet de transformer le réel, d’embellir notre vie. L’idéalisation sauve de la banalité et donne de la saveur à la vie. Ce n’est pas une anomalie quand c’est passager, comme quand on tombe amoureux : après quelques mois, la réalité de l’autre finit par s’imposer à nos yeux et chacun des partenaires est à même de prendre la décision de construire une relation vraie, de regarder l’autre tel qu’il est. Bien sûr, cela n’empêche pas la désillusion, il y a un deuil à faire.

Certains sont dans un besoin vital d’idéaliser. Le partenaire convoqué à une place d’idéal peut être un chef, un partenaire amoureux, un éducateur, un formateur, un coach et bien sûr un psychothérapeute. Tout repose sur lui, sur la toute puissance déposée en lui,sur ses capacités à comprendre à la manière d’un devin, sur les pouvoirs qui lui sont prêtés de réaliser tous les désirs.
L’idéalisation devient un refus de voir la réalité et a pour objectif de masquer les manques. L’individu est dépendant et assujetti à l’autre idéalisé. Quand la désillusion gagne, l’individu tombe d’affreusement haut et se fait excessivement mal. Il est atteint dans son identité, peut tomber dans la dépression ou la haine et le rejet du partenaire.

Position de l’aidant

Si en tant qu’aidant, il est inévitable que la personne nous ressente comme tout-puissant (car mis à la place des parents de la petite enfance), il est important que nous envisagions les dérapages possibles et que nous ayons regardé de près nos propres mouvements de toute puissance.

Indices de dérapage chez l’aidant
La liste des points soulevés ci-dessous n’est pas exhaustive... Plutôt des pistes de réflexion.
Face à nous, une personne en difficulté, dont la souffrance serait la conséquence d’un manque ou d’une vide. On se sent « appelé » à combler le vide, à colmater la brèche, à se substituer à la mère défaillante. Oui mais si nous prenons cette place, nous laissons l’autre dans la toute puissance, et qu’en est-il de la nôtre ? nous l’empêchons de reprendre ce processus de désillusion qui va le mener à construire son identité.

L’aidé croit volontiers que nous sommes détenteurs d’une baguette magique ou que nous avons les réponses à son problème. Nous avons à adopter une attitude interne de refus « muet » (selon le psychologue René Roussillon), refus d’occuper la position de celui qui a les réponses. Cela implique aussi de ne pas avoir de savoir tout prêt ni de réponses toutes faites à la demande ou à l’appel du sujet. Seule la personne sait ce qui l’affecte, même si cette connaissance est floue, inconsciente : l’aidant cherche à entendre ce que l’autre « sait ».

Moyens pour parvenir à une position de non-omnipotence
Je pense à deux « garde-fous ».
Le premier est le cadre institutionnel ou celui qui est mis en pratique privée. Le cadre représente la loi à laquelle se soumet aussi l’aidant.
Le deuxième est la manière dont on prend la parole ou dont on se tait. Je pense qu’une des motivations de Berne (créateur de l’AT) était de rendre la théorie de l’AT accessible à ses patients. C’est dans ce but qu’il a créé le cours 101 d’introduction à l’AT, pour partager des petits bouts de théorie avec ses patients et ainsi éviter d’être dans la position de celui qui a un savoir sur l’autre.

Catherine Pilet,
Psychothérapeute depuis 1998 , certifiée en AT (CTA).
Formatrice et superviseuse en AT


Article publié le 24 août 2014
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Article proposé par

Cepra - Pilet Catherine

Catherine PILET est 
Fondatrice et directrice du CePRA.
Psychothérapeute depuis 1998 , certifiée en AT (CTA).
Formatrice et superviseuse en AT (PTSTA) depuis 2007.
- Mail : info@cepra.be
- Tél. : +32 (0)477 30 77 76
- Site : www.cepra.be

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