A propos de la pétition "Guérison défendue".

La médecine naturelle en danger : info ou intox ?

Par Isabelle Masson-Loodts

Une pétition circule en ce moment sur internet à propos des plantes médicinales : il y est question de la menace que fait peser sur leur usage une directive européenne. Alors, info ou intox ?

Vous avez certainement reçu ce message alarmant ou disons même alarmiste. Il circule sur le web depuis le mois d’octobre 2010, et depuis cette semaine, crée le buzz en Belgique et en Europe, transmis à toute vitesse sur les réseaux sociaux. Cet appel à pétition annonce que l’Union Européenne et les multinationales veulent interdire les remèdes naturels.

Cet appel semble émaner de l’ANH ou alliance pour la santé naturelle, et est relayé par divers sites et collectifs de citoyens…

Sur le site www.defensemedecinenaturelle.eu, on trouve un message audio qui s’adresse aux internautes en ces termes : « Madame, Monsieur, imaginez votre enfant ou votre conjoint gravement malade… Il existe un remède naturel et sans danger ni effets secondaires, qui pourrait peut-être le guérir… Mais l’Union Européenne vous interdit de l’utiliser. (…) » Je ne continue pas jusqu’au bout (il suffit de faire une petite recherche sur le web pour trouver le texte intégral, mais je ne poste pas d’adresse pour ne pas faire de pub inutile à des blogs qui diffusent sans la contrôler ce type d’info), mais cela vous donne déjà le ton de cet appel qui du coup, fonctionne à merveille, puisque la pétition que ce site invite les internautes à signer compte désormais plus de 72952 signatures…

On comprend qu’un message de ce type effraye beaucoup de monde. Mais est-ce qu’il est vrai que ces remèdes naturels sont menacés par la réglementation européenne ?

C’est ici que les choses se compliquent… Il y a toute une série d’éléments qui jettent le discrédit sur cet appel, ce qui pousse d’ailleurs certaines associations environnementales et personnalités du monde de l’herboristerie ou des médecines naturelles à se démarquer de celui-ci. On peut regretter tout d’abord le ton qui est pris dans ce message, et qui a des accents manipulateurs, et surtout les raccourcis dont le texte est truffé. Une des personnalités qui a réagi à ce texte est Thierry Thévenin, un Français, producteur de plantes, botaniste et enseignant qui se passionne depuis une vingtaine d’années pour la recherche, la pratique et la transmission des savoirs traditionnels et modernes autour des plantes sauvages alimentaires et médicales. Thierry Thevenin s’offusque notamment d’être cité contre son gré dans ce texte… Et sur le site web du Syndicat des simples, il analyse ce texte de façon intéressante.

Qu’est-ce qui ressort de ce décortiquage ?

Première rectification de taille qu’il effectue par rapport à ce texte : il est faux de dire que les plantes médicinales seront bientôt interdites en Europe. C’est la vente d’une plante en tant que médicinale (c’est à dire délivrée avec des indications thérapeutiques) qui sera interdite tant qu’on aura pas obtenu une AMM (autorisation de commercialisation) auprès de The Committee on Herbal Medicinal Products (HMPC). Il s’agit de l’aboutissement effectif de la Directive N° 2004/24/CE du 31 mars 2004 relative aux plantes médicinales traditionnelle.

Donc, il est faux de dire que les préparations à base de plantes vont disparaître très prochainement ?

C’est faux. D’abord, la date butoire du 1er avril 2011, mentionnée dans l’appel à signer la pétition, est une date qui n’a pas lieu d’être mentionnée : la deadline pour la mise en oeuvre par les pays membres de cette directive sur les médicaments traditionnels à base de plantes (ou THMPD en jargon européen) est celle du 30 avril 2011. Et ensuite, au-delà de cette date, la vente de plantes qui n’ont pas obtenus d’autorisation de commercialisation restera possible sans indication thérapeutique… Chez nous en Belgique, elle est déjà d’application puisqu’elle a été transposée dans notre législation le 16 mai 2006.

En gros, ce que vous dites, c’est que les plantes peuvent être soit considérées comme des médicaments, et doivent donc obtenir une autorisation de vente en tant que telle, soit être considérées comme des aliments et compléments alimentaires ?

C’est exactement cela… Sur son site, la députée européenne Anne Delvaux, interpelée de nombreuses fois à propos de cette nouvelle directive rappelle que l’objectif de cette directive est « d’assurer aux Européens un ensemble de garanties car en 2004, de nombreux médicaments traditionnels à base de plantes ne répondaient pas au critère d’un usage médical bien établi avec une efficacité reconnue et un niveau acceptable de sécurité ». A ce sujet, on peut en effet se rappeler le scandale que firent dans les années nonante les cas d’insuffisance rénale sévère constatés chez un certain nombre de femmes ayant consommée des gélules à base de plantes chinoises. Ceci aussi fait partie de la réalité : on demande toujours plus de sécurité sanitaire, ce qui est bien légitime…

Mais alors pourquoi réagir lorsqu’une directive va en ce sens ?

Le problème, c’est que la procédure pour enregistrer une plante en tant que médicament est longue et coûte cher. Le texte de l’ANH cite le chiffre de 90 à 140 000 euros par plante. Thierry Thevenin ou Anne Delvaux ne citent pas de chiffres mais conviennent du fait que ce coût est important et peut représenter un obstacle pour les plus petites entreprises. Une autre députée européenne, Michèle Rivasi, qui tient tribune sur le site de Rue 89 et est très investie dans cette cause, estime quant à elle que le coût de la procédure d’enregistrement est d’au moins 60 000 euros par produit…

Tout le monde semble aussi s’accorder sur le fait que cette procédure dite « simplifiée » se révèle horriblement compliquée.

La définition du médicament traditionnel à base de plantes supposant comme préalable un usage depuis au moins trente ans, dont 15 au sein de l’Union européenne. Selon Thierry Thévenin, il aura fallu près de deux ans de travail de plusieurs dizaines d’experts représentants des 27 pays – du 23/11/2005 au 07/09/07 – pour que la commission HMPC1 ( The Committee on Herbal Medicinal Products) reconnaisse aux graines de fenouil commun (Foeniculum vulgare L. ssp. ) ses indications de drogue antispasmodique expectorante ou digestive, indications connues depuis des siècles dans les cultures populaires euro-méditerranéennes et chinoises. Le cas de la feuille de vigne rouge (Vitis vinifera L. ssp.) aura pris 3 ans : entamé le 31 octobre 2007, il a aboutit seulement le 15 juillet 2010. A ce jour, la liste communautaire des plantes autorisées comprend 149 plantes sur les 600 envisagées initialement par la Commission. Le nombre d’espèces de plantes médicinales s’élève à 20 000 dans le monde.

Le vrai problème est donc un problème économique : ce ne sont pas les plantes médicinales mais les plus petits acteurs de la filière qui sont menacés, puisqu’ils n’ont pas les ressources comme de plus gros groupes pharmaceutiques peuvent en avoir pour faire homologuer ces remèdes. Pour Thierry Thevenin, la situation serait plus complexe : ce seraient en fait les gros distributeurs de compléments alimentaires qui crieraient au loup contre les gros distributeurs de l’industrie pharmaceutique, et les petits producteurs se trouveraient au milieu du front de la bataille de ces deux géants… Certains suspectent en effet l’ANH de n’être autre chose que le lobby de défense des industriels de la phytothérapie (et il est vrai que le marché des compléments alimentaires représente un marché florissant pour ne pas dire juteux). Il n’en reste pas moins que la directive crée aussi des discriminations autres que sur base financière. Comme il faut apporter des preuves écrites ou scientifiques de l’efficacité des remèdes, ce système met hors circuit toute une série de remèdes transmis par des cultures orales.

Tout cela ressemble à ce qui se passe autour de l’ortie en France.

Les plantes sont vraiment au coeur des intérêts financiers en ce moment. En France, ce sont les PNPP (préparations naturelles peu préoccupantes ) comme le purin d’ortie, qui ont déjà focalisé le même type de combats (voir le récit et l’état de choses actuel sur http://www.aspro-pnpp.org/, je compte faire le point prochainement sur ce thème particulier). Or, dans la guerre de l’ortie, en donnant une nuance juridique à l’ortie et au purin d’ortie, il semble qu’il y ait une tentative de criminaliser l’usage et la diffusion des savoirs relatifs aux plantes…

Certains craignent que pour les plantes médicinales, on se dirige vers le même type de scénario. En fait, on est ici en face d’un problème qui apparaît pour d’autres ressources naturelles en ce moment : l’eau, les semences, l’ortie ou les plantes médicinales sont au coeur d’une lutte entre ceux qui souhaitent mettre un monopole commercial sur ces ressources, et ceux qui estiment qu’elles font partie d’un patrimoine universel… Dans son texte, Thierry Thévenin souligne d’ailleurs une faille importante de la Directive européenne en question, qui n’est pas citée dans le texte de l’ANH, et qui pourtant représente un problème crucial : il n’est nulle part question dans le processus de validation des ressources naturelles médicinales de leur disponibilité ni de leur durabilité, alors que la plupart des remèdes médicinaux à base de plantes sont encore en majorité issus d’une récolte sauvage…

Alors, finalement, que penser de cette pétition ?

Vous l’avez compris, le problème de cette pétition, c’est qu’elle est construite comme un texte de propagande. Il est dommage que ses effets d’annonce et ses raccourcis la discréditent, car la directive européenne en question semble représenter un risque pour les petits producteurs-herboristes qui sont aussi détenteurs d’un savoir et d’un savoir-faire, et qui en sont les premiers relais. Le seul mérite de cette pétition, c’est de faire parler de cette directive : il semble que le public se sente concerné par les médecines naturelles et leur devenir. Il est sans doute utile d’interpeller les politiques à ce sujet, mais en veillant à ce que cette interpellation ne soit pas récupérée par des groupes dont l’intérêt ne serait pas celui des consommateurs.

Thierry Thevenin quant à lui a décidé de ne pas s’associer à cette pétition, il préfère agir pour que les savoirs et savoir-faire de l’usage des plantes médicinales se transmette et se perpétue au sein de la population… Nature et Progrès Belgique a fait aussi savoir cette semaine qu’elle ne soutenait pas cette pétition.

(Lire cet article dans son intégralité)

Isabelle Masson-Loodts

Journaliste indépendante, Isabelle Masson-Loodts est tout naturellement attirée par les thèmes de l’environnement, du jardin, de l’éco-consommation.

Elle collabore depuis plusieurs années avec la télévision (Le Jardin Extraordinaire, Sans Chichis), la radio, la presse magazine (Tempo Verde, Nest, Le Vif, Gaël,…).

- Visiter le blog de Isabelle Masson-Loodts


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