La Gestalt comme art du contact en entreprise

Par Gonzague Masquelier

Gestalt est un mot allemand qui vient du verbe gestalten : "mettre en forme, donner une structure". Il s’agit donc de mettre en lumière comment nous sommes en contact avec nous-mêmes (nos besoins, nos émotions, etc.), avec les autres, avec notre environnement. La Gestalt s’inscrit dans le courant des approches existentielles, c’est-à-dire privilégiant le "vécu" de l’homme (son existence) plutôt que sa nature (son essence).

Cet article est centré sur la formation et n’aborde pas le thème de la thérapie, terrain d’origine de la Gestalt. Après un bref historique, étudions les concepts principaux de cette approche, ses outils les plus connus puis ses domaines d’application, en particulier dans le secteur des entreprises et des institutions.

I) REPERES

La Gestalt a été élaborée à partir des intuitions de Friedrich Perls (familièrement appelé Fritz), psychanalyste juif d’origine allemande, émigré à l’age de 53 ans aux Etats-Unis. En 1951, sous la triple signature de Perls, Hefferline et Goodman, paraît le livre fondateur de ce nouveau courant, sous le titre : Gestalt-thérapie : excitation et croissance de la personnalité humaine. Après une période de maturation, la Gestalt a connu aux Etats-Unis un développement rapide, en particulier en Californie. Esalen, un Centre de séminaires et de recherche, au bord du Pacifique, fut le creuset du développement de cette approche : Perls y proposait des ateliers-démonstration et sa créativité médiatique drainait une large audience.

Perls est mort en 1970 ; des membres du groupe fondateur, comme Laura, sa femme, ou des Gestaltistes de la seconde génération permirent de développer et de mieux faire connaître cette approche, en particulier ses fondements théoriques. L’Institut de Cleveland devint le fer de lance de la Gestalt-O.D. (Organization and Development) et propose audits, séminaires, et formation de consultants.

L’impact de la Gestalt est actuellement très important aux USA ; en Europe, son implantation s’est d’abord réalisée en Allemagne, où l’on compte plusieurs milliers de professionnels dans les secteurs de la thérapie, de la formation, de l’enseignement, de l’entreprise, etc.

En France, à partir de 1971, plusieurs animateurs, formés aux Etats-Unis, proposent des stages de développement personnel basés sur la Gestalt. Les Gestaltistes français se connaissent peu et vont individuellement se former aux Etats-Unis ou au Canada. En 1979, le Centre Québécois de Gestalt lance une formation francophone en Europe (Centre International de Gestalt, avec Ernest Godin).

Le début des années 80 permet un développement et un début d’organisation de ce courant dans notre pays ; Marie Petit publie le premier livre français sur notre thème : "La Gestalt, thérapie de l’ici et maintenant" et ce mot allemand, à la prononciation difficile dans notre langue ("Guéchtalt"), occupe désormais une place importante dans le vocabulaire psycho-sociologique. En 1981, Anne et Serge Ginger ouvrent l’Ecole Parisienne de Gestalt, qui, à ce jour, a formé plus de mille Gestalt-praticiens.

Les domaines d’application de cette approche en France sont en pleine expansion, en particulier dans le secteur de l’entreprise. Un exemple : la Gestalt a été retenue comme outil de formation pour le personnel du métro parisien (RATP) ; le but est d’améliorer l’accueil des voyageurs en favorisant le contact et la communication.

Etudions ensemble quelques concepts fondamentaux de cette approche.

II) QU’EST-CE QUE LA GESTALT ?

Nous avons vu que la Gestalt peut se définir comme l’art du contact. Elle met l’accent sur la conscience de ce qui se passe dans le moment présent et cela, sur le quintuple plan corporel, affectif, intellectuel, social et spirituel. Elle cherche moins à expliquer l’origine de nos difficultés qu’à expérimenter le changement. A la place du "savoir pourquoi", elle valorise le "savoir comment", mobilisateur de changement.

Quatre concepts me semblent fondamentaux :
- 1) Le cycle du contact
Il s’agit du cycle de contact-retrait, c’est-à-dire de la manière dont un besoin émerge à notre conscience, se développe, trouve satisfaction puis s’estompe, pour laisser place à un nouveau besoin ; c’est du moins le déroulement idéal. Ainsi, pendant que j’écris cet article, la "figure dominante" est le plaisir intellectuel que je ressens à mettre en forme mes idées. Mais si une vertèbre me signale que je suis mal assis et devient douloureuse, la sensation physique deviendra prépondérante ; le cycle de l’écriture va s’arrêter, inachevé, et je vais me lever pour me détendre : un nouveau cycle de besoin va se dérouler, dont j’espère qu’il ne sera pas interrompu à son tour, par exemple par un appel téléphonique.

Perls et Goodman ont mis l’accent sur quatre phases du contact :

  • le "pré-contact" : dans le flux permanent de mes sensations, de mes besoins, un stimulus précis devient soudain la figure qui sollicite mon intérêt ; elle se détache alors du fond, comme un acteur de théâtre qui passe à l’avant-scène. C’est l’émergence d’un nouveau besoin ;
  • la "prise de contact" est la phase active au cours de laquelle je choisis de satisfaire ce besoin ; je monte mon énergie pour passer à l’action. Dans mon exemple, je choisis de me lever et d’aller me promener pour ménager mon dos ;
  • le "plein contact" : pendant cette phase, je suis en harmonie avec mon besoin ; il y a cohérence entre ma perception, mon choix, la réalisation ;
  • le "post-contact" est la phase de retrait : ma demande est satisfaite, je "digère" mon action et vais redevenir disponible pour un nouveau cycle ou pour boucler celui que j’ai momentanément interrompu.

Chez une personne saine, le cycle des Gestalts se reproduit dans un mouvement continu et ascendant, source de croissance.

- 2) Les résistances
Dans la pratique, de nombreuses Gestalts restent inachevées. Le consultant est attentif au déroulement de ces étapes de satisfaction de nos besoins et en repère les blocages, les arrêts, les répétitions, les sauts.

Perls définit le névrosé comme "une personne qui s’adonne d’une façon chronique à l’auto-interruption". L’état de tension provoqué par l’inachèvement des Gestalts bloque le développement de l’être humain et ses capacités d’adaptation à l’environnement.

Les principales résistances sont :

  • l’introjection : si je me contente d’avaler sans mâcher des éléments extérieurs, je garde en moi des corps étrangers, non digérés. L’introjection consiste donc à avaler "tout rond" des idées, des principes qui vont distordre la perception de mes vrais besoins. C’est le domaine des "il faut, on ne doit pas, il n’y a qu’à". L’éducation repose en partie sur des introjections, mais la personne saine et adulte a digéré ces principes inculqués pendant l’enfance : elle critique une idée avant de l’adopter, comme un gourmet croque et mas¬tique une pomme avant de l’avaler.
    Débusquer mes introjections permet de ne pas me lancer dans des Gestalts non satisfaisantes et de ne pas dépenser toute mon énergie à essayer de maintenir ensemble des corps étrangers à l’intérieur de mon système.

Je pense à ce chef d’entreprise qui sentait la nécessité de rester le dernier, le soir, dans son bureau. Une séance centrée sur le "comment il laissait son agenda déborder" lui a donné l’occasion de débusquer une introjection : son père, lui-même chef d’entreprise, lui avait transmis le modèle du capitaine qui quitte le dernier son navire ; "remâcher l’introjection" lui a permis de ne plus partir systématiquement le dernier, mais de préférer être le premier arrivé, ce qui correspond mieux à son rythme biologique et lui donne une meilleure efficacité. Il ne s’agit donc pas de détruire une idée qui lui correspond ("un manager travaille beaucoup") mais d’adapter une introjection non pertinente ("il faut quitter l’entreprise le dernier") à une réalité biologique ("j’aime me lever tôt").

  • la projection : Perls la définit comme l’inverse de l’introjection. Elle consiste à attribuer à l’environnement des éléments qui viennent de moi-même. Ainsi, je peux raccourcir cet article "pour ne pas lasser le lecteur", alors que c’est moi qui suis fatigué. Les projections faussent mon adaptation à l’environnement, inhibent ma créativité. Par exemple, je pense que je ne peux pas prendre d’initiative professionnelle parce que mon supérieur ne le supporterait pas, alors que c’est moi qui ai de l’agressivité envers lui.
  • la confluence : dans cette résistance, il n’y a plus de différence entre moi et mon environnement. Les besoins qui émergent ne sont pas les miens. La confluence bloque le cycle du contact, en ne permettant pas que, dans la phase de pré-contact, une figure personnelle émerge ; elle empêche également l’accès au temps du retrait, indispensable à l’assimilation et à l’émergence d’une nouvelle Gestalt. Dans une équipe, une personne à tendance confluente s’exprime majoritairement au pluriel : "nous avons des difficultés avec les techniciens, nous voulons repeindre la cafétéria, etc." ; elle supporte difficilement les "fins de cycle", c’est-à-dire la période nécessaire de reprise de distance avant le partage d’une nouvelle action. Dans le secteur commercial, elle ne distingue plus claire¬ment les besoins de son entreprise de ceux de son client.
  • la rétroflexion  : elle consiste à se faire à soi-même ce que l’on voudrait faire à d’autres. Par exemple, je me mords les lèvres plutôt que d’agresser verbalement mon interlocuteur. Cette interruption du cycle du contact, lorsqu’elle est trop souvent répétée, est la porte ouverte à toutes les somatisations.
  • la déflexion : c’est une forme particulière de rétroflexion qui consiste à détourner mon énergie de sa cible première ; c’est une manœuvre d’évitement. Ainsi, je préfère casser un cendrier plutôt que d’exprimer directement ma colère ou, sans intention volontaire, j’ai un accident avec le véhicule de l’entreprise au lieu d’exprimer mes difficultés actuelles.
Tous ces mécanismes de résistance ont leur utilité : il peut être sage de griffonner d’énervement sur un papier plutôt que de sortir mon agressivité contre mon patron ; la pathologie apparaît lorsque ces mécanismes s’installent d’une façon répétitive, non adaptée, car ils bloquent l’ajustement créateur et le déroulement fluide des cycles contact-retrait.

- 3) La frontière-contact
La Gestalt s’intéresse aux échanges entre une personne et son environnement. Une situation ne peut être étudiée sans son contexte ; le cycle de contact n’est pas un système clos mais un processus ouvert, en échange permanent avec l’extérieur. Le Gestalt-praticien a l’attitude du douanier qui observe à la frontière, et régule le flux permanent des échanges entre pays.

Nous pouvons observer divers mouvements de marchandises :

  • Certains pays ne réalisent que des importations ; ils n’ont pas la capacité d’exporter, parce que le monde va trop vite, parce que leur production ne semble pas bonne. Nous savons que leur économie sera rapidement asphyxiée ou mise sous tutelle.
  • D’autres pays sont très méfiants et ne laissent entrer un camion qu’après l’avoir longuement fouillé ; chaque voyageur est un espion potentiel. Les échanges sont rares, les files d’attente très longues.
  • Certains n’ont pratiquement plus de frontière et sont à la merci de toute agression ; ils importent, sans prudence, des marchandises qui pourraient se révéler toxiques.
  • D’autres encore ont des frontières tellement rigides que rien ne transite, ni dans un sens, ni dans l’autre.

Mais une frontière n’est jamais unique ; elle suppose un ajustement à la frontière de l’autre et la vigilance du douanier est fonction de la nationalité du voyageur qui arrive. Ainsi, la "libre circulation" accordée aux citoyens de l’Union Européenne n’est pas applicable à ceux de pays plus lointains.

Ces exemples illustrent ce que nous appelons le "travail à la frontière-contact". La peau est également une bonne illustration de ce concept : elle limite l’organisme, le contient, le protège mais elle permet les échanges (respiration, transpiration), les sensations (chaleur, douleur), elle est l’interface entre moi et mon environnement.

La Gestalt favorise cet "ajustement créateur" à notre frontière-contact pour nous aider à développer le maximum d’échanges harmonieux avec notre environnement. Elle nous pousse à expérimenter des pistes nouvelles, minimiser nos défenses lorsqu’elles se montrent inadaptées, ou les renforcer lorsqu’elles ne nous protègent pas suffisamment. Le terme anglais de self désigne l’ensemble des fonctions qui nous permettent cet "ajustement créateur".

- 4) Les polarités
Ce thème me semble fondamental pour comprendre la notion de "bonne santé" (pour une personne, comme pour un organisme) développée par notre approche. Prenons comme exemple l’agressivité : si je suis toujours dans ce même registre, je vais certainement savoir "ne pas me laisser marcher sur les pieds", mais je vais me priver d’une vie d’équipe paisible, je vais perdre des clients, etc. Si au contraire je suis toujours dans le registre de la douceur, je serai inadapté dans un environnement difficile, je ne saurai pas me défendre face à la concurrence, etc.

La Gestalt nous propose de développer simultanément les polarités opposées : loin de me figer dans le "juste milieu" (que Serge Ginger baptise "l’injuste milieu"), je cherche à étendre "l’éventail de mes possibles" dans l’exploration de mes capacités opposées mais complémentaires. Ainsi, je suis un homme plus complet, capable d’échanges plus riches, si je développe, en plus de mes caractéristiques dites "viriles" (goût de la performance, de l’exploration, etc.), des qualités de sensibilité, d’écoute, de chaleur - que l’on attribue traditionnellement à la femme. De même, le funambule trouve son équilibre dans le mouvement, par la grandeur de son balancier.

C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de travailler avec une équipe de vendeurs automobiles, fiers de leur agressivité commerciale et de leurs "négociations à la hussarde", sur le thème de ce que serait une équipe mettant en avant ses qualités d’esthètes de l’automobile ("ah, la douceur de ce tweed pour les sièges !") et de sensibilité dite "féminine" (écoute attentive, douceur, etc.). Quelques années plus tard, le Directeur commercial me parle encore de l’impact positif de cette formation, à la fois sur le chiffre d’affaires et sur l’ambiance dans l’équipe.

Par l’exploration de ces opposés, le consultant cherche à favoriser la fluidité : c’est à nouveau le thème de "l’ajustement créateur", central en Gestalt.

Mais un ensemble de concepts n’a d’intérêt que si nous en précisons les modalités d’application ; c’est l’objet du chapitre suivant.

III) QUELQUES OUTILS ET TECHNIQUES

La Gestalt est souvent davantage connue par ses techniques que par ses concepts fondamentaux. C’est normal car les expériementations, parfois spectaculaires, sont plus faciles à décrire, dans les médias par exemple ; mais cela peut donner une image parfois un peu superficielle de cette approche. Rappelons que les exercices ne sont que des moyens pour mettre en œuvre les concepts fondamentaux de la méthode, au service du développement des personnes, des équipes et des entreprises.

- 1) L’awareness
Il n’y a pas de traduction de ce mot anglais : to be aware signifie être au courant, être conscient de… L’awareness est donc la prise de conscience globale du flux permanent de nos sensations physiques, de nos idées, de nos sentiments. Cet outil est la "lampe de poche" qui nous sert à éclairer le flot incessant des figures qui se détachent du fond, c’est-à-dire des besoins différents qui se succèdent et vont enclencher (ou non) un cycle de satisfaction de nos besoins.

L’awareness est cette attention à mon vécu interne comme à mon environnement, qui m’aide à trouver le meilleur ajustement entre mes besoins et les possibles que m’offrent les circonstances. Percevoir par exemple que mon corps se crispe, me donne conscience qu’une situation me devient pénible et je vais choisir de m’y soustraire ou chercher à la modifier.

Un chef d’entreprise, attentif à ce qui se passe en lui et autour de lui, attentif par exemple aux micro-gestes des personnes qui l’entourent, percevra plus vite un climat social qui se détériore, une conjoncture qui se modifie ("tiens, l’arrivée de ce nouveau produit ne crée pas les mêmes réactions chez nos clients…"), etc.

- 2) L’expérimentation
L’expérimentation est un outil original et performant du dispositif gestaltiste. Le stagiaire ne se limite pas à une narration de sa difficulté mais il est souvent invité à "mettre en acte" son thème, ici et maintenant. De nombreux supports peuvent être alors proposés :

  • Le hot seat est probablement l’outil le plus connu de la Gestalt pratiquée par Perls. Le client, en venant s’asseoir sur "la chaise chaude" manifeste son désir de s’impliquer ; en face de lui, une "chaise vide" offre une place symbolique où il va pouvoir projeter un personnage imaginaire, une facette de sa personnalité, un élément de son environne¬ment.
    De nos jours, un coussin, un vêtement, ou tout autre objet choisi dans la salle de travail, est parfois utilisé comme objet transitionnel à qui le client donne vie pour incarner une interrogation, extérioriser une émotion, préciser un ressenti. Je vais utiliser une poubelle pour amplifier ce dont je veux me débarrasser, un coussin pour mettre en acte mon besoin de tendresse ou ma colère, une paire de lunettes pour symboliser ce que je ne veux plus voir dans ma vie. Favorisant une mobilisation corporelle, stimulant l’imaginaire, ces sup¬ports ont pour but d’aider le client à sortir des sentiers battus, à explorer le "comment il agit" au lieu du "pourquoi de ses actes".
  • Le "monodrame", inspiré du psychodrame morénien, permet au client de jouer lui-même les différentes facettes de la situation qu’il travaille ou les différents personnages de son environnement. Il sera successivement lui-même, puis son collègue pour une diffi¬culté professionnelle - ou sa tête puis son cœur, pour un dialogue sur une difficulté de choix
    L’expérimentation a pour but d’augmenter l’awareness du client, lui apporter un éclairage nouveau, contourner une résistance par trop invalidante, etc. Cette expérimentation est en général inventée par le Gestalt-praticien, à chaud, en fonction de la réalité apportée ici et maintenant par le client ; il n’y a donc pas de "catalogue" de jeux ou exercices préfabri¬qués à sortir d’une boîte à outils, mais une "co-création" permanente entre le praticien et son client.

- 3) L’amplification. Cet outil est la mise en pratique du concept des polarités, c’est-à-dire l’élargissement de notre "espace du possible". Le Gestalt-praticien facilite la mise en lumière d’un sentiment caché, propose d’amplifier un micro-geste dont souvent le client n’a pas conscience.
- Consultant : "Que fait votre main à l’instant ?"
- Client : "Elle se crispe nerveusement…" (awareness)
- Consultant : "Pouvez-vous amplifier ce geste ?" (amplification)
ou bien "Pouvez-vous faire parler votre main ?" (monodrame symbolique).

L’important n’est pas de reproduire le contexte exact de la situation, mais au contraire, dans le cadre privilégié et sécurisant d’une séance, de se donner l’autorisation d’explorer ce qui, "au dehors", ne peut pas être exprimé ou vécu ; et cela, afin d’avoir une vue glo¬bale de la difficulté et favoriser l’émergence de solutions inédites.

- 4) L’approche pluridimensionnelle La Gestalt est parfois qualifiée d’approche corporelle ou émotionnelle. C’est une vision un peu réductrice, qui s’explique par le côté spectaculaire de certains travaux : la colère, le désespoir peuvent parfois s’extérioriser avec panache. La Gestalt, centrée sur le processus de contact entre un sujet et son environnement, intègre une vision multidimensionnelle de l’Homme.

Serge Ginger utilise une représentation symbolique avec l’étoile à cinq branches, le "Pentagramme", image traditionnelle de l’homme, avec sa tête, ses deux bras et ses deux jambes. Ces cinq branches représentent pour lui :

  • la dimension physique : le corps, la motricité, le dynamisme ;
  • la dimension affective : le cœur, les sentiments ;
  • la dimension rationnelle : la tête, les idées, l’imaginaire, la créativité ;
  • la dimension sociale : la relation aux autres, le culturel ;
  • la dimension spirituelle : l’homme dans son environnement, la quête de sens, l’éthique.

Transposé à un organisme, une équipe ou une entreprise, ce Pentagramme peut être dessiné ainsi :

Chaque culture, chaque entreprise, chaque individu, développe plus ou moins chacune de ces branches ; ainsi, notre monde occidental valorise parfois les qualités "de tête" au détriment de celles "du cœur". Les outils de la Gestalt, par exemple l’expérimentation ou l’amplification, cherchent à rééquilibrer ces différentes facettes.

J’utilise également le Pentagramme de Ginger comme outil de diagnostic en tant que consultant en organisation. Je considère alors une équipe de travail, une usine, comme "un organisme" en relation avec son environnement (la concurrence, les fournisseurs, etc.), avec une frontière-contact ; nous parlons alors de socio-Gestalt. Le Pentagramme permet de repérer d’éventuelles difficultés, d’esquisser un projet de changement, de remobiliser une équipe.

IV) LES DIFFERENTS CHAMPS D’APPLICATION

En dehors du champ de la thérapie, l’utilisation de la Gestalt peut se résumer en trois secteurs principaux :
- 1) La formation
Il y a trois grandes catégories de séminaires de formation à base de Gestalt : les groupes ponctuels, les groupes continus et les stages à thème.

  • Les ponctuels, de trois à cinq jours en général, permettent une découverte de cette ap¬proche ; on y trouve également d’anciens clients qui veulent, l’espace d’un stage, faire le point ou se ressourcer. Il n’y a pas de thème imposé, chacun apporte une problématique à résoudre, une piste qu’il souhaite explorer, un choix à examiner, etc.
  • Les groupes continus, hebdomadaires en soirée, ou mensuels de deux jours par exemple, permettent un travail plus approfondi. Prenons comme illustration, un groupe continu intitulé : "De la vie professionnelle au développement personnel".
    S’y retrouvent, pour un cycle de quatre fois deux jours par an, des professionnels d’horizons différents (hôpital, entreprise, distribution), soucieux de développer leur impact personnel, mieux gérer l’équilibre travail-famille, travailler leur qualité de communication, etc.
  • Les stages à thèmes sont généralement mis en place pour une seule entreprise, en "intra", à la carte. Nous avons cité la RATP : des séminaires de cinq jours (trois plus deux) permettent au personnel en station de découvrir les principales étapes du contact, de travailler sur les obstacles à la relation (résistances), sur l’ajustement créateur à des situations nouvelles, sur les peurs (agression, suicide sur la voie…), etc.
    Intitulés "Au contact de la clientèle", ces séminaires ont été choisis pour leur volonté affichée d’un travail en pro¬fondeur, à partir de la réalité de chaque stagiaire.

Dans le secteur de la grande distribution, la Gestalt est utilisée comme un outil de formation permettant de fluidifier les relations, par exemple entre un client mécontent et un chef de rayon : repérer comment se déroule le cycle de contact, comment les protagonistes mettent en place des résistances, travailler sur la peur ou l’agressivité avec le concept des polarités, permet au stagiaire de développer ses qualités relationnelles.
L’exigence du formateur gestaltiste de travailler sur le "comment" et sur "l’ici et maintenant" permet d’éviter le piège traditionnel de ce type de formation, à savoir de donner des "recettes" de communication, que le stagiaire s’empresse d’oublier !

Combien peut-il y avoir de stages de Gestalt par an en France ? Impossible de le dire précisément. L’Ecole Parisienne de Gestalt (EPG), l’organisme le plus important numériquement, réalise environ cent cinquante stages par an pour un total de 7 000 journées-stagiaires. L’estimation quantitative globale pour les stages de Gestalt en France doit se situer au double de ces chiffres.

- 2) Le travail de consultant
Les Gestaltistes qui utilisent cette approche dans leurs actions de conseil ou d’audit forment un groupe aux frontières mal définies. La Gestalt est alors présentée comme un art, une méthode pédagogique, un modèle descriptif de ce qui se passe dans le contact ou un outil favorisant la communication.

Il y a ceux qui la mettent en avant, comme ce consultant qui propose aux chefs d’entreprises : Avec la Gestalt, mobilisez vos ressources humaines ! Une autre population est formée par ceux qui préfèrent "s’avancer masqué" et qui, sans changer l’intitulé de leur activité, la réinsertion de chômeurs par exemple, ont trouvé un outil performant pour dynamiser leur pratique ; tel Monsieur Jourdain, leurs clients font de la prose, pardon, je voulais dire de l’awareness sans le savoir.

L’accompagnement d’équipe permet à un groupe d’améliorer son "rendement" en diminuant les sources de conflits stériles, en favorisant la cohésion par une meilleure qualité d’échanges ; la Gestalt est alors focalisée, soit sur l’individu, pour lui permettre de développer au mieux ses potentiels (Gestalt en groupe), soit sur le groupe vécu comme une entité, avec sa dynamique, son environnement (Gestalt de groupe). Cette régulation d’équipe par un intervenant gestaltiste s’est principalement développée dans les milieux sanitaires et sociaux, mais également en entreprise (team building).

D’autres utilisent, dans leurs institutions par exemple, cette approche avec des toxicomanes, des prisonniers, des personnes hospitalisées, des enseignants ou des étudiants. Ils ne sont donc pas consultants extérieurs mais développent, au sein de leur équipe de travail ou avec leurs clients, des modules de Gestalt : groupes de malades en hôpital psychiatrique, séminaires d’enseignants dans l’Education Nationale, etc. Les outils de la Gestalt sont également employés dans les bilans de compétences, dans l’out placement (accompagnement d’une personne ou d’un groupe en cours de licenciement).

- 3) Le coaching
En anglais, un "coach" est un entraîneur : le travail d’accompagnement individuel des managers est en développement important. Le pouvoir isole : un cadre a besoin d’un temps et d’une personne qui l’aideront à réfléchir, à envisager de multiples pistes, à évacuer des tensions, et cela à l’abri du stress et sans les jeux de pouvoir auxquels il est habituellement soumis. S’il ne s’accorde pas ce temps, il "vide son sac" avec sa secrétaire (déflexion), ou il somatise (rétroflexion), ou il projette son anxiété sur son équipe, etc.

La Gestalt, par la souplesse et la pertinence de son mode d’intervention, par son regard porté sur le "pour quoi" finaliste au lieu du "pourquoi" causaliste, donne aux décideurs une "mise en perspective" différente et créative de leur vie professionnelle.

Des séances individuelles, plus longues (une demi-journée, par exemple tous les mois), permettent ainsi à des cadres :

  • soit de se ressourcer régulièrement ; dans ce cas, le client apporte le thème sur lequel il souhaite travailler librement ;
  • soit de "faire le point" à l’occasion d’une difficulté passagère ou d’un bilan : l’utilisation du Pentagramme de Ginger permet, en cinq séances, d’aborder en profondeur une difficulté, en ayant un canevas de travail complet et sécurisant.

V) EN GUISE DE CONCLUSION …

Nous avons vu que les domaines d’application de la Gestalt en formation sont nombreux : groupes à thèmes, séminaires de développement personnel, cohésion d’équipe, coaching, audit. La Gestalt, par sa lente implantation en France, échappe aux effets de mode qui placent parfois telle approche sous les feux des projecteurs, attirent les apprentis sorciers en recherche de techniques "presse-bouton", et disparaissent à la prochaine annonce miracle. C’est une chance qui a permis un enracinement, à la fois de la théorie (la bibliographie de langue française comporte environ 900 références), de la formation des Gestalt-praticiens et de la supervision professionnelle, unanimement considérée comme indispensable quel que soit le champ d’intervention.

Les limites de cette méthode sont celles que donne l’environnement : l’entreprise n’est pas un lieu de thérapie. Le consultant est donc centré sur le développement des personnes, en s’appuyant sur leurs ressources, en mettant en lumière des comportements, en favorisant une prise de conscience du présent. Le "travail sur l’éthique" est donc indispensable pour le Gestalt-praticien afin de ne pas mélanger les registres ; un exemple entre mille : si un stagiaire me demande comment explorer un "mal être" dont il a pris conscience lors du séminaire, je donne l’adresse d’un collègue chez qui il pourrait entamer un travail personnel, mais je ne donne pas la mienne afin de ne pas mélanger les statuts.

Le coaching est également un mode d’intervention qui demande un grand professionnalisme de la part du consultant : cet accompagnement est payé par l’entreprise, dans le cadre professionnel. Une solide formation de base, de l’expérience et un suivi en supervision permettent au Gestalt-praticien de rester dans le fil du développement personnel, au service de l’individu et de l’entreprise.

L’utilisation de la Gestalt dans un cadre professionnel suppose une grande clarté et un climat de confiance avec le commanditaire de l’action (service de formation, responsable du personnel, etc.). Le consultant doit prêter une grande attention au contrat, au cadre, aux attentes des différents partenaires ; doivent être précisées les notions de discrétion, de volontariat, de contenu de la formation. Il est vrai que toute action en entreprise nécessite cette vigilance ; mais je crois, et j’ai souvent constaté, que le mode d’intervention gestaltiste rend plus impératif cette nécessité de régulation, avant, pendant et après l’action (sous forme de feed-backs réguliers, comité de pilotage, etc.).

Le Gestalt-praticien possède une double compétence : son regard, focalisé à la frontière contact, lui donne à la fois une vision systémique (les échanges avec l’environnement) et une attention à l’individu (l’awareness, les résistances, etc.). Cela lui donne un outil de diagnostic et d’accompagnement du changement, à la fois souple et performant. Pour moi, la Gestalt est un art, avec toute la noblesse que porte ce terme.

Je laisse à Fritz Perls les derniers mots :
"La Gestalt est une méthode trop efficace pour n’être réservée qu’à des malades ! "

VI) BIBLIOGRAPHIE

- Charles GELLMAN et Chantal HIGY LANG (2000), Le coaching Paris, Editions d’Organisation
- Serge GINGER (1987), La Gestalt, une thérapie du contact, Paris, Hommes et Groupes Editeurs (8ème édition : Paris, 2007)
- Gonzague MASQUELIER (1999), LA GESTALT AUJOURD’HUI : choisir sa vie, Paris, RETZ 3ème édition 2008.

Gonzague MASQUELIER

Ingénieur Arts et Métiers (ICAM), diplômé de 3e cycle en Gestion des entreprises (IAE) et en Sciences de l’Education, psychologue.

Diplômé de 3e cycle de l’Ecole Parisienne de Gestalt ; membre agréé de la Société Française de Gestalt et titulaire du Certificat européen de Psychothérapie (CEP).

A travaillé comme ingénieur du fond dans les mines de charbon, puis dans le secteur de la formation. Consultant et coach en entreprise.

Directeur de l’Ecole Parisienne de Gestalt (EPG).

e mail : gonzague.masquelier@wanadoo.fr



Publié le 4 septembre 2011 - Auteur : Masquelier Gonzague
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