La Bienveillance, une demande implicite du praticien ?

Isabelle Laplante et Nicolas De Beer.

"Les peuples et les gens meurent d’imperceptibles politesses"
Jean Giraudoux (la guerre de Troie n’aura pas lieu)

Quelques idées reçues avalées toutes crues

Lorsque nous interrogeons les personnes qui veulent se former, ou des collègues sur les qualités d’un bon praticien coach, celles qui faciliteraient la réflexion, la liberté de penser, la créativité, l’accueil, l’efficacité… bref tout ce que devrait faire un bon praticien de la relation, très souvent nous entendons les trois qualités incontournables ressassées comme un refrain :
- l’écoute,
- le savoir être,
- la bienveillance
(et nous pourrions rajouter d’autres poncifs comme "la prise de recul" ou la nécessité de "la sérénité", du "changement", l’évidence des "ressources", etc.)

La "bienveillance"
Nos collègues ont certainement pris le temps d’en consulter la définition, et ne se laissent pas aller à la validation a priori de termes qualifiés d’une telle importance qu’ils seraient incontournables pour exercer notre beau métier.

Définition
Qui veut du bien, favorable. Disposition à vouloir du bien, à obliger. Notion d’indulgence, de dévouement.
"Faire passer la vertu morale au second plan derrière la disposition favorable dans les relations de personne à personne, en particulier de supérieur à inférieur" (dictionnaire historique de la langue française).
"Disposition favorable envers quelqu’un souvent d’un rang ou d’un âge moindre" (dictionnaire de l’Académie française)
Et ceci peut être valable pour ‘veiller au bien’, ‘faire le bien’, ‘faire du bien’, voire, ‘avoir une bonne intention pour l’autre’…
Or, ce mot, vient de "benevolentia" en latin et on le retrouve en espagnol (benevolencia), en italien (benevolenza), en anglais (benevolence). Il signifie "la bonne volonté".
Peut-être pourrions-nous alors envisager différentes expressions comme : avec bonne volonté, avec un a priori favorable, avec une opinion favorable, avec estime, dans la non-violence (voir Gandhi), dans l’accueil, avec respect...
.../...

Une posture un peu haute ?

Le ‘bienveillant’ veut veiller au bien de l’autre. Et, lorsque l’on évoque le terme "bien", il y a une connotation morale (bien, mal). Ce qui peut se concevoir dans certaines relations de la vie personnelle, surtout quand c’est envers son enfant, ou un adulte qui le demande, ou qui est sous tutelle..., peut devenir douteux dans une relation professionnelle entre deux adultes a priori en parité.

Veiller au bien d’un autrui adulte, est-ce notre rôle ? Nous pouvons à juste titre nous poser la question de la pertinence de cette posture dans le coaching. Est-ce au coach de déterminer ce qui fera "du bien" à son client ? Qu’en saurait-il a priori ? Et quand bien même, de quel droit userait-il de son influence en ce sens ? A moins que, n’ayant pas de projet pour lui, il en ait un pour son client ! Nous n’osons pas envisager cette possibilité.

Les risques… et dans quel but ?

En fait, ce coach n’est-il pas en train de faire une déclaration du genre : "J’ai envie d’être bienveillant pour recevoir un type de relation qui me va à moi : une relation gentille, ou tranquille, ou sans vagues... Bref, il souhaiterait peut-être instaurer ainsi une relation d’une certaine nature, anti-conflictuante par exemple. Mais se pose-t-il la question de savoir quel type de relation souhaite son client ?

La conséquence possible de celui qui se dit et se veut bienveillant est-il de devenir ‘sauveur’ ? ’un client qui serait supposé fragile, "en porcelaine" face à un coach qui, maître de ses outils, risque dans ce cas de se trouver en position de toute-puissance.

Ou alors, se vouloir bienveillant, serait-ce la supplique d’un professionnel espérant vivre une relation bienveillante à son propre égard ? Et alors, le professionnel bienveillant projetterait-il son besoin sur l’autre ?

Si c’est le cas, la question que peut se poser le professionnel pourrait être : _ Quelle est la promesse que je souhaite vivement voir se réaliser en étant bienveillant ? Quelle sera ma récompense si je veille au bien de l’autre, quel besoin serait satisfait ? Des félicitations, des compliments, de la reconnaissance, voire de l’amour ?
Ou encore, si nous prenons le concept bien connu de ’don, contre-don’ mis à jour par l’anthropologue Marcel Mauss : Je donne, j’offre, alors que me sera-t-il donné en retour, de quel contre-don je vais bénéficier ? Celui qui donne met en dette l’autre qui deviendrait alors son obligé.

Travailler dans l’ici et maintenant, avec la relation telle qu’elle se vit, nécessite de la part du professionnel de savoir instaurer une relation de confiance mutuelle, de respect mutuel et de liberté d’expression mutuelle, toutes qualités inhibées, voire empêchées par la bienveillance.

Dangers de la bienveillance

La bienveillance comme décision unilatérale du professionnel peut tuer la curiosité qu’il se doit d’offrir à l’autrui client, risque de museler l’expression libre et de rendre l’autrui client ‘invisible’, ’inaudible’. la curiosité tournée vers soi étant une quête incessante de nouvelles informations visant à réduire les incertitudes du professionnel.

Elle crée une disparité en suggérant que l’autre est fragile alors que le coach, lui, serait par ses savoirs, ses savoir-faire et ses ’savoir-être’ en position de supériorité.

A propos de ‘savoir-être’, saviez-vous qu’il paraitrait que c’est une autre qualité de coach comme de toute personne suffisamment développée sur le plan personnel ? Comme si nous devions apprendre à être ! Jacques Derrida disait dans Apories "Apprendre à vivre enfin" et "savoir vivre" et plus encore, "vivre, c’est apprendre à mourir" et "sur-vivre" dans le sens de "vivre plus".

Se faisant bienveillant, le professionnel accueille le client tel qu’il croit savoir qu’il est a priori : fragile, en porcelaine... Le coach bienveillant se montre, poussant son client dans l’ombre, il se met en pleine lumière, pour être bien visible, ‘rayonnant de bienveillance’. Mais n’est-il pas en train d’assurer une sorte de toute puissance ?
Aurait-il oublié qu’il a vévu, voire sur-vécu jusqu’à aujourd’hui ? Et sans nous !

Alors, respect, chapeau bas au client !

Henri David Thoreau, essayiste et philosophe nous dit : "Pour la charité, il faut du génie – comme pour toute chose d’ailleurs. Mais pour ce qui est de faire-le-bien, ça, c’est une de ces professions qui fonctionnent à plein emploi… Si on m’annonçait que quelqu’un s’apprête à venir chez moi dans l’intention délibérée de me faire du bien, je m’enfuirais paniqué".

Carol Gilligan, psychologue, à l’origine du concept de "care" ne parle pas de faire le bien mais de "ne pas nuire à autrui" ce qui nous demande de la vigilance, et ne contient pas ce besoin égocentré de vouloir faire le bien à l’autre.

Et dans le serment d’Hypocrate il est dit : "Primum non nocere…" D’abord, ne pas nuire.

Le président de TATA, le plus gros groupe industriel indien qui vient de se retirer à plus de 70 ans, déclarait récemment : "Tous les soirs en me couchant je me demandais si je n’avais pas nui à quiconque".

Si le professionnel se positionne au centre de la relation, sourd au besoin non encore exprimé de l’autre et ne l’écoute pas avant de projeter de la bienveillance, il ne saura pas ce qu’il souhaite. La bienveillance risque de le conduire à l’irrespect. Il nous semble préférable de poser, par exemple, la question "Comment nous voyez-vous travailler ensemble ?", "Qu’attendez-vous de moi ?", etc.

A la posture de bienveillance, nous préférerons celle de non-savoir qui s’exerce à partir d’une position décentrée : le client étant seul à connaître ce qu’il vit et ce qu’il souhaite, c’est lui qui est au centre, non le coach. La curiosité qui est due au client est tournée vers ce dernier et non vers le propre besoin de savoir du coach (ce qui se passe fréquemment lorsqu’il y a projection de bienveillance quel que soit le client et quelle que soit sa demande).

Accueillir autrui, respecter autrui, et être vigilant à ne pas nuire, voici qui relève de l’éthique professionnelle. Nous serons vigilants à respecter l’autre et à lui garantir son statut d’adulte responsable.
François Roustang [1], grand professionnel et thérapeute disait récemment dans une interview à France Culture :
"Contentez-vous de vous mettre en présence, sentez, pas d’effort.
L’effort empêche de vivre l’expérience".

 Nicolas De Beer est coach, formateur, responsable de la supervision et analyse de pratiques professionnelles.
Membre titulaire de l’Association Européenne de Coaching - Membre d’EMCC. Il est membre de Narrative Connections, réseau international des praticiens narratifs. Directeur-Gérant de Médiat-Coaching (www.mediat-coaching.com).

Isabelle Laplante.
Membre d’EMCC (European Mentoring and Coaching Council). Titulaire de l’AEC (Association Européenne de Coaching). Membre de Narrative Connections. Responsable pédagogique, Formatrice des coachs Médiat-Coaching - Coach accréditée par la Commission Européenne.

[1François Roustang est l’auteur de "Savoir attendre..." et de "Il suffit d’un geste"


Article publié le 24 février 2013
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