L’idéologie du petit truc en plus

Par Pascal Aubrit, coach et maître d’armes

Trois mois. Cela fait trois mois que j’essaie de pondre cet article.
Il s’agit d’un sujet qui me tient à cœur, j’ai beaucoup de choses à exprimer, trop peut-être. Et puis en cette fin de saison sportive, je n’ai pas beaucoup de temps, ni d’énergie. Mais quand j’en ai, je me mets face à mon clavier, demeure immobile et prostré pendant quelques minutes, puis décide finalement d’aller surfer sur internet ou d’écrire des mails. Echec total. La page reste vierge et ça n’est pas faute d’inspiration. J’ai le thème de mon article, je sais ce que je veux écrire, mais je n’écris pas.

Finalement, je décide de me faire coacher. Et ma coach semble dubitative lorsque je lui raconte ma page blanche.

- Mais en fait, de quoi voulez-vous parler dans cet article ?
Finit-elle par me demander après que je lui ai exposé toutes les bonnes raisons pour lesquelles je n’ai aucune bonne raison de ne pas écrire.

Sans hésiter, je lui réponds :
- De l’idéologie du petit truc en plus. Cela fait plus de vingt ans que j’entends le même discours dans le monde du sport, et en particulier dans ma discipline, l’escrime : « lui il est bon, mais il lui manque un truc », ou bien encore : « elle pourrait être forte, mais elle n’a pas le mental ».
J’ai parfois l’impression que nous parlons de génétique, comme si on naissait avec le gène du vainqueur comme on naît avec les yeux marron, comme si on pratiquait déjà la feinte tête-flanc au berceau.
Et ces phrases-là scellent généralement le destin du sportif en question. Puisqu’il n’est pas prédisposé à gagner, autant laisser tomber tout de suite. Dans le cas inverse, si un escrimeur a ce petit truc en plus, mais n’est pas bon techniquement, alors on veut bien l’entraîner. La technique, c’est opérationnel, c’est descriptible, c’est simplifiable. Mais la boîte noire là-haut, c’est un domaine étrange et réservé aux psys, qui sont de toute manière vus comme des manipulateurs de cerveau appelés en dernier recours, lorsqu’il est déjà très – voire trop – tard.

- Comment ça ?
- Une fois le sportif en échec répété, et une fois que tout le monde est certain qu’il n’a vraiment pas ce petit truc en plus, on l’enverra éventuellement chez le psy en lui expliquant qu’il a un problème de mental. J’appelle ça le deuxième effet Kiss Cool.

- Mais qui ça « on » ?
- Les entraîneurs, le staff, les membres des commissions de sélection…
Ce qui fait que j’ai envie d’écrire sur ce sujet aujourd’hui, c’est la rencontre avec un client qui m’a offert un autre point de vue. Un athlète à qui on a dit qu’il lui manquait ce petit truc pour faire la différence à haut niveau.
D’ailleurs, moi aussi j’ai dû le lui dire, ou tout au moins le penser, puisque j’ai été son premier entraîneur. Alors il cherche. Depuis des années, il cherche le petit truc qui lui manque. Même lors des premières séances de coaching avec moi, le processus s’est répété.
Vous savez : toujours plus de la même chose pour toujours plus de résultat... Nous avons cherché à deux ce qu’il manquait au puzzle, sans trouver autre chose évidemment que de la frustration, parfois même de la colère. Je me sentais revenir des années en arrière lorsque j’étais son entraîneur et que je ne savais plus quoi faire pour l’aider. Je passe sur le fantasme autour de la réparation des erreurs que j’aurais commises, bref, nous étions dans la panade.

- Que s’est-il passé ensuite ?
- Il a abordé une séance au téléphone en me disant qu’il avait réfléchi à la maxime « choisir, c’est renoncer », et qu’il se demandait si au lieu de chercher le petit truc en plus, il n’aurait pas plutôt intérêt à renoncer à quelque chose qu’il possédait déjà. Le temps que je lui demande à quoi il souhaitait renoncer, la ligne de téléphone coupait, impossible de se recontacter ! Vous vous rendez compte ? C’est la meilleure séance de coaching de ma vie et elle a duré 1mn30 !

- Belle hypothèse en tout cas…
- Et quelle prise de conscience ! Voilà le changement que nous attendions, à la hauteur des changements de niveau d’apprentissage de Grégory Bateson ! Et c’est là-dessus que je voudrais écrire.

- Qu’est-ce qui est important pour vous dans ce que vous venez de me décrire ?
- Je crois que c’est l’idée que nous pouvons tous y arriver, évoluer, avancer, que rien n’est définitivement scellé ou gravé dans le marbre. C’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur. Et au-delà, il s’agit d’un renversement paradigmatique, du passage d’une conception de l’homme comme étant en quête de la totalité des choses à acquérir pour tendre vers la perfection à celle d’un être qui possède déjà tout en lui, mais devra renoncer à ce qui n’est pas utile dans la situation pour faire émerger sa performance…
En fait, c’est le passage d’un être fini à un être infini, suis-je clair ?

- Pas vraiment, je ne sais pas si je vous suis.
- Bon, je m’emporte un peu. En fait, j’aime beaucoup l’épistémologie. Et cette conception de l’athlète à qui il faudrait ce petit truc en plus sous-tend une certaine conception du monde et de la nature, nature que l’homme aurait la capacité de décrire, d’expliquer, de dominer. Il n’y a pas de place pour le complexe, le vivant, et… je crois que je viens de comprendre pourquoi je ne peux pas écrire cet article.

- Ah bon…
- Oui, bien sûr ! Pour exprimer tout ce que je veux exprimer concernant ce changement de paradigme, j’ai besoin de temps pour trouver des références et bâtir un article sérieux, je ne peux pas faire dans l’approximatif. Et déjà qu’en temps normal j’ai un souci avec la perfection, là c’est le bouquet !

- Et du temps, vous m’avez dit que vous n’en aviez pas beaucoup des jours-ci.
- Exactement, je n’ai ni le temps, ni l’énergie nécessaire pour écrire cet article tel que je l’ai conçu jusqu’ici. Il faudrait pour le moins que je relise Varela, Popper et Le Moigne, or j’ai franchement d’autres choses en tête en ce moment !

- Seriez-vous prêt alors à y renoncer ?
- Bien sûr que j’y renonce ! D’ailleurs, à l’instant où je dis ça, je crois que je sais ce que je vais écrire dans mon article. Dans le coaching auquel je faisais référence tout à l’heure, il s’est avéré ensuite que le renoncement de mon client concernait un objectif trop élevé. Il fallait qu’il construise sa performance petit pas par petit pas. C’est ce que nous avons commencé à faire et c’est alors que je lui ai demandé son autorisation pour écrire un article sur sa prise de conscience de la nécessité du renoncement. Mais mon objectif était lui aussi trop élevé.

- L’analogie se poursuivait.
- Exactement. Et cette fois c’est à mon tour d’apprendre à renoncer. Maintenant que c’est chose faite, je pourrais peut-être tout simplement raconter ce qui s’est passé et comment j’ai été pris dans cette analogie jusqu’à ce que vous m’aidiez à le voir.

- Et comment vous y prendriez-vous ?
- Ca pourrait commencer comme ça : Trois mois. Cela fait trois mois que j’essaie de pondre cet article… »

Pascal Aubrit est coach et maître d’armes. Membre du réseau Médiat Coaching, il intervient dans le cadre de problématiques et d’objectifs professionnels, en coaching individuel, de groupes et d’équipes. Sa posture est intimement liée à sa pratique d’entraîneur en escrime dans laquelle il puise nombre d’éléments et d’analogies.
- pascal.aubrit@wanadoo.fr
Cet article nous a été proposé par Mediat-Caching

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Article publié le 29 mai 2011
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