L’attachement un élément essentiel de la formation.

Par Bruno Décoret


Qu’est-ce qui fait qu’un bébé "s’attache " à sa mère, et plus généralement aux adultes et aux autres enfants qui l’entourent ? Cette question a préoccupé les psychologues et, avant eux, les philosophes. L’arrivée plus récente de travaux sur les animaux et en particulier les primates, a permis d’avancer sur le sujet. Les humains partagent avec les autres animaux certains traits de développement, mais on ne saurait se limiter à une simple extrapolation.

Petits canards et petits singes.

Deux séries de travaux sur le comportement animal vont influencer la réflexion. Dans son laboratoire, l’éthologiste autrichien Konrad Lorenz étudie le comportement des anatidés (oies, canards, etc) et fait, entre autre, un constat surprenant : les petits canards suivent, dès après leur naissance, l’objet remuant qui se trouvent près d’eux. Dans la nature, cet objet est leur mère et c’est elle qu’ils suivent. Mais si l’expérimentateur remplace la mère par un leurre en bois, les canetons suivent le leurre. Lorentz s’immerge dans la mare et casse les œufs pour faire éclore les petits canards, qui le suivront dans ses allers et venues, sans prendre attention à la cane qui les a pondus et couvés.

Ce n’est pas leur mère qui entraîne les poussins, mais le premier objet mobile qu’ils rencontrent à leur naissance. À partir des ces découvertes, Lorenz introduit la notion d’empreinte, phénomène qui va lier un jeune naissant aux adultes qui l’entourent. Ceci lui vaudra, en 1973, le prix Nobel de médecine et physiologie, en compagnie de Niko Tinbergen. À la même époque, l’éthologue américain Harry F. Harlow s’intéresse aux effets de l’isolement social chez les macaques rhésus. De jeunes singes, nourris au biberon, mais sans contact corporel, développent rapidement des comportements pathologiques.

Un mannequin simplement recouvert de fourrure, dans les bras duquel ils peuvent se réfugier, calme leur angoisse. Mieux, s’ils sont mis en présence d’un mannequin nourricier (au biberon) et d’un autre recouvert de fourrure, les petits macaques passeront le temps minimum avec le nourricier et se réfugieront vite auprès de l’autre. C’est ce substitut maternel, proche de la mère par la structure corporelle et le contact qui a la priorité pour calmer l’angoisse, et non le substitut qui distribue la nourriture. Conclusion : entre les deux fonctions maternelles de nutrition et de sécurité, il n’y a pas de relation de cause à effet, et la deuxième semble l’emporter sur la première. Si l’isolement est prolongé, les petits singes présenteront de graves troubles du comportement et de la santé. Très utiles pour la compréhension des relations entre mère et petit, les expériences de Harlow lui vaudront des critiques sévères, dues à leur cruauté envers leurs victimes simiennes.

Attachement ou pulsion, la polémique.

Qu’en est-il chez le petit humain ? À cette époque, il existe déjà une théorisation, la théorie psychanalytique des pulsions et de l’étayage. Celle-ci énonce que le jeune enfant s’attacherait à sa mère parce que celle-ci le nourrit et satisfait à une pulsion primaire, sur laquelle il va construire d’autres pulsions, par étayage sur la première. Dans ce contexte, deux psychanalystes, influencés par les travaux éthologiques, vont s’intéresser de près aux mécanismes qui structurent la relation entre la mère et l’enfant.

René Spitz, né en Autriche, analysé par Freud et collaborateur d’Anna Feud, est un psychanalyste orthodoxe. C’est en étudiant les enfants soignés en institution hospitalière et séparés de leur mère pendant une longue période qu’il va faire une découverte bouleversante. Bien que correctement nourris et soignés, ces enfants présentent rapidement des symptômes allant de la dépression jusqu’au marasme (état de dégradation psychique et physique grave) et même la mort.

Spitz donne à ce syndrome le nom d’hospitalisme, qu’il définit exactement comme "l’ensemble des troubles physiques dus à une carence affective par privation de la mère survenant chez les jeunes enfants placés en institution dans les dix-huit premiers mois de la vie. " A partir de ces recherches, Spitz va élaborer sa propre théorie de la constitution du psychisme infantile, donnant une large place à la notion de relation objectale, en restant dans le cadre de la psychanalyse. Il la développe dans son célèbre ouvrage " De la naissance à la parole " C’est John Bowlby, lui aussi psychanalyste, qui va " passer le pas " et créer la théorie psychologique de l’attachement. Il s’inspire des travaux de Harlow et de Spitz, et rencontre Lorentz, qui va lui expliquer l’importance de l’empreinte chez l’animal. Il définit comme comportement d’attachement d’un nouveau-né, tout comportement visant à induire et à maintenir le contact entre le nouveau-né lui-même et la personne qui s’occupe de lui, sa mère dans la majorité des cas. Pour Bowlby, l’attachement est un besoin primaire et impératif de l’enfant, au même titre que le besoin alimentaire dont il ne découle pas. Cette théorisation s’oppose à la théorie psychanalytique des pulsions et de l’étayage. Comme les macaques de Harlow, les petits humains ont besoin de l’attachement à leur mère, indépendamment de leur besoin physiologique de nourriture. La polémique va dès lors se développer, et les adversaires de Bowlby le contester, même si celui-ci se réclame toujours de la psychanalyse.

Il faudra attendre 1979 pour qu’une confrontation publique ait lieu, sous la forme d’un "colloque imaginaire " organisé par le psychologue français René Zazzo. Il s’agit d’un recueil d’articles où les tenants des deux positions acceptent d’exprimer leurs points de vue et de se répondre les uns aux autres. On y trouve les noms prestigieux de Lorentz, Harlow, Bowlby, Spitz et des éthologues comme Chauvin, mais aussi des psychanalystes comme Anzieu, Lebovici, Widlöcher. L’organisateur René Zazzo prend lui-même position en faveur de la vision éthologique de l’attachement, critiquant au passage la position dogmatique de certains psychanalystes ; cela lui vaudra des réactions acerbes qui alimenteront la polémique. Aujourd’hui, celle-ci n’est pas éteinte mais la théorie de l’attachement comme besoin primaire est largement reconnue ; elle situe le démarrage affectif de l’enfant humain dans le même champ que celui du jeune animal. C’est à elle que nous allons nous référer par la suite.

Les débuts de la tendresse.

Une des raisons du succès de la théorie de l’attachement de Bowlby est qu’elle confirme une émotion spontanée que nous ressentons souvent lorsque nous regardons un bébé en interaction avec sa mère. On perçoit l’effort des deux pour créer ce contact tendre qui sera le prototype des relations affectives futures. Dans un livre au nom significatif, Hubert Montagner , spécialiste français du comportement des tout-petits enfants, nous explique comment se produit ce passage de l’attachement à la construction d’une relation affective. Dans les laboratoires d’éthologie humaine, les chercheurs ont développé des méthodes scientifiques pour étudier les interactions entre bébés et adultes, ce qui n’est pas facile, car il est nécessaire de combiner la rigueur scientifique et le respect total des bébés étudiés (contrairement aux petits macaques).

Ils ont notamment montré la précocité des capacités sensorielles et interactionnelles des bébés. Le sens de l’olfaction est le plus précoce : des enfants de quelques jours à quelques semaines, manifestent une attirance nettement marquée pour l’odeur du sein maternel. Plus tard, ils manifesteront des compétences remarquables pour reconnaître l’odeur d’un vêtement porté par leur mère. Très rapidement, le bébé sera aussi capable de répondre à des sollicitations visuelles, et même de piloter le regard de sa mère, alors que son appareillage neuro-visuel n’est pas terminé. C’est l’accumulation des interactions entre l’enfant et sa mère qui va alimenter l’attachement et construire la relation. Cette construction ne suit pas un modèle cause ‡ effet, mais un modèle interactif - cybernétique - où les deux partenaires renforcent chacun les comportements de l’autre. L’enfant est, selon l’expression de Montagner, Acteur de son développement.

À qui s’attache l’enfant ?

Dans ce qui précède, nous avons fait mention de la dyade mère-bébé, parce que c’est la configuration la plus naturelle et la plus fréquente, celle aussi qui est la plus présente dans notre imaginaire. Dans la littérature psychologique, elle est souvent mentionnée comme allant de soi, laissant supposer qu’il n’existe pas d’autres possibilité pour le nouveau-né que d’être, durant les premiers temps de sa vie, en compagnie privilégiée avec sa mère biologique. Les scientifiques comme Hubert Montagner prennent toujours la précaution de préciser, en parlant de la mère "ou son substitut " laissant supposer que les comportements d’attachement seront pour la plupart conservés. On peut se poser la question : est-ce que mère et enfant s’attachent parce qu’ils sont liés génétiquement et par la période de gestation, ou par les circonstances de la proximité ? Il est évident que la mère sait que son enfant vient de son ventre, sauf si on le lui échange à la maternité (elle s’apercevra en général de la substitution) et l’on peut penser que le fait d’avoir porté ce bébé et de le savoir "de son sang " influe sur l’intérêt qu’elle lui porte.

On peut aussi penser que les femmes sont plus enclines que les hommes à s’intéresser à leur progéniture très jeune. Mais le bébé, lui, ne sait pas quelle est cette personne qui s’occupe de lui, et n’a pas conscience dans les premiers jours de la vie, de la différence des sexes. Il se lie, selon un processus inné, à la personne la plus proche de lui, et qui joue avec lui cette interaction. Fait-il comme les petits canards de Lorentz ? oui, en un sens, mais de manière plus compliquée, comme nous allons le voir, puisque l’implication parentale va intervenir.

L’attachement doit-il être en premier lieu à une seule personne ? C’est ce que pensait Bowlby, conformément à ce que dit le modèle psychanalytique et que prétendent encore certains psychologues : l’enfant est d’abord en interaction avec sa mère, puis avec son père, qui jouera le rôle de séparateur,et enfin avec les autres adultes et enfants. Mais ce schéma, qui correspond à la situation habituelle, n’est pas forcément le seul.

Récemment, la plus grande implication des pères dans les soins à leurs jeunes enfants, et le développement de l’adoption, ont conduit à ré-examiner des certitudes. Dans "Pères et bébés " , Jean Le Camus, psychologue du développement à Toulouse, remarque que l’implication des pères auprès de très jeunes enfants dans des tâches "maternelles " ne semble pas poser de problèmes majeurs. Toutefois, il note une différence des comportements parentaux selon le sexe parental et selon le sexe du bébé. Les pères s’avèrent plus rapides, plus entreprenants avec leurs enfants, particulièrement les garçons. Ils auraient plus tendance à faire prendre des risques à leurs enfants, à les pousser à l’engagement social, tandis que les mères sont plus dans le domaine de la sécurité, et de la proximité. Dans un livre plus récent , Le Camus plaide pour un père "impliqué et différentié ". Il entend par là un père qui sait, très tôt, s’occuper de son enfant, en laissant s’exprimer la façon masculine de le faire. Ni père sévère et distant, ni papa-poule, il n’a pas une position seconde par rapport à la mère, et ne lui est pas non plus identique.

L’attachement parental.

L’attachement de l’enfant, vis-à-vis du père, de la mère, ou d’autres personnes, n’est possible que si les personnes en question acceptent, et recherchent, cet attachement, jouant eux-mêmes leur propre jeu affectif. L’attachement filial va de pair avec l’attachement parental, dans un rapport interactif, comme nous l’avons dit. Qu’est-ce qui motive le désir parental d’attachement ? il existe sans doute une programmation innée à s’occuper d’un bébé, relayée par la transmission éducative. Peut-on parler pour autant d’instinct paternel et maternel ? les idées sont partagées, Elisabeth Badinter a montré combien cette notion pouvait subir de variations culturelles.

Nos propres études sur les parents adoptifs ont montré que le sentiment d’être parent, alors qu’il n’y a pas de lien génétique, ni de grossesse, était extrêmement rapide . Des mères, et des pères nous ont dit que, dès le premier soir passé avec ce bébé, souvent très différent, ils avaient eu le sentiment absolu d’en être parent. Les réactions de leur enfant a renforcé ce sentiment, et encouragé leur propre comportement parental, et ainsi de suite. On retrouve la construction interactive, comme pour la dyade mère-bébé, qui n’est sans doute qu’un cas particulier de rapport parent-enfant. Le lien biologique, le sexe du parent, interviennent, comme les autres traits de personnalité.

Des travaux comme ceux de l’éthologiste américain Michael Yogmann éclairent sur l’importance de l’implication parentale. Etudiant les interactions entre le bébé, ses deux parents, et des puéricultrices, Yogmann note de très fortes similitudes entre les deux parents et des différences nettes avec les puéricultrices, montrant un moindre attachement à ces dernières. Il semble donc que l’implication parentale - l’amour - ait une importance dans l’interaction, et par conséquent dans l’attachement du bébé. Cela confirme nos observations sur les parents adoptifs : le fait que les parents se considèrent comme tels, influe sur les réactions du bébé.

Attachement et transmission.

L’investissement parental dans l’interaction avec le bébé s’appuie, comme nous l’avons vu précédemment , sur le désir de transmettre, pas uniquement ses gènes, mais bien plus ses valeurs, ses biens, ses symboles. Réciproquement, l’attachement va favoriser cette transmission. Les parents marquent les enfants de leur empreinte, qui les influencera toute leur vie. Les cabinets de psychothérapies peuvent témoigner de cette importance de l’attachement au parent, qu’on le considère ou non comme positif. Faut-il pour cela penser que l’on subira toute sa vie un attachement défectueux, comme le petit canard mandarin qui, couvé et élevé par une cane colvert, cherchera toute sa vie à s’accoupler avec des canes semblables à sa couveuse et non avec celles de son espèce ? nous ne le croyons pas.

L’espèce humaine a de telles possibilités, en particulier grâce à son langage, pour nouer des attachements tardifs qui remplaceront les précoces et les dépasseront en complexité. Si la période de début de vie et les premiers attachements jouent un rôle essentiel dans la construction de la personnalité, ils ne déterminent pas tout le reste de la vie. Tout ne se joue pas avant cinq ans, contrairement à l’affirmation d’un best seller américain. Heureusement !

- Bruno Décoret, psychothérapeute, Lyon

Article paru dans le numéro 98 du Journal Réel

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Article publié le 4 février 2007
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