L’amour sans condition

par Karin Reuter et Michel Savage


L’Amour sans condi­tions est le titre du mer­veilleux livre de Paul Ferrini, publié récem­ment en fran­çais aux éditions Le Dauphin Blanc. Sans vendre ici la mèche - ce serait dom­mage car il faut savou­rer ce livre de la pre­mière à la der­nière page - essayons de voir ici de quoi sont faites nos rela­tions et de quoi elles pour­raient être faites. Le manque à gagner, en quel­que sorte.

Peut-être faut-il commencer par dire que l’Occident hérite d’une conception de l’amour totalement dénaturée par deux mille ans de christianisme. Qu’on s’entende bien : il ne s’agit pas de repartir en croisade contre l’Eglise ni de rallumer de nouveaux bûchers. Il n’y a personne à condamner dans cette histoire : chacun a tenté de vivre en accord avec sa compréhension, souvent avec les meilleures intentions du monde. Mais, comme chacun sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. En l’occurrence, il s’agit de voir comment toute une culture s’est enfer-mée dans une vision de l’amour à l’opposé de celle que le Christ de Nazareth, et bien d’autres à sa suite, ont incarné, si l’on veut se donner quelques chances d’en retrouver la grâce et la fraîcheur.

Premier constat : l’amour dont nous nous sommes fait les apôtres est un amour dualiste et bien souvent désincarné. Dualiste dans le sens où il sépare le prochain de nous-même, et désincarné au sens où il méprise le corps. Qui plus est, ce type d’amour encense la pauvreté au nom d’un Dieu qui le dépasse. Le tout se joue sur fond d’un mythe dans lequel notre espèce est maudite suite à la désobéissance du premier couple envers son Créateur et doit racheter sa faute. On aura beau nous dire par la suite que notre Père du Ciel nous a envoyé son Fils unique pour nous sauver, nous sommes chargés en plus de la trahison et de la mise à mort de notre Sauveur après l’avoir été torturé. Nous voilà deux fois coupables. Voilà le récit culturel qui prévaut encore aujourd’hui, qu’on y adhère ou non, dans l’inconscient de nos contemporains. C’est ainsi qu’on aboutit à un concept artificiel de l’amour valorisant le sacrifice, l’ascèse et la misère puisque dans le fond, nous sommes indignes d’être aimés. L’amour qui est avant tout vecteur de vie devient ainsi vecteur de mort. L’Occident n’a pas le monopole de ce type de récit : toutes les sociétés relatent notre chute et la perte de notre innocence sous une forme ou sous une autre. Voyons ce qui peut naître d’une telle matrice culturelle.

Lorsqu’un enfant vient à naître, il aura très vite à répondre aux attentes de son milieu. Normal dira-t-on. L’instrument de ce dressage aura pour nom « amour » : amour conditionnel s’entend. Si l’enfant répond aux conditions qui lui sont imposées, l’amour lui est donné, sinon, il lui est repris. L’amour devient donc très vite quelque chose qui se gagne, se perd, voire s’achète : un enjeu pour sa survie. Le petit apprend à se plier, à se nier, à se corrompre ou se prostituer pour tenter de se construire vaille que vaille. Il apprendra ce qui est « bien » ou « mal ». Plus tard, lorsqu’il grandira, les appareils scolaires, religieux, médiatiques se chargeront bien vite de lui inculquer les modèles auxquels se conformer avec des images de héros qui se sacrifient pour le bien d’autrui. Le jeune intériorisera ce mécanisme sournois en échange de quelques ersatz d’attention au prix fort de son amour propre jusqu’à sa crise d’adolescence, moment de renoncement ultime à ce qu’il est en profondeur. Par la suite, le jeune rentrera dans la vie « adulte », fondera à son tour un foyer avec plus ou moins mauvaise conscience et perpétuera le mécanisme. Il exigera de son partenaire un amour exclusif, sans quoi il aura le droit de le traîner dans la boue. Tout cela au nom de l’amour…

Ce tableau aux traits volontairement provocateurs doit nous permettre de comprendre enfin qu’on ne peut pas parler d’amour quand l’autre sert de béquille pour compenser nos manques. Cet « amour » conditionnel que l’on peut retirer à tout moment ressemble à tout, sauf de l’amour. Le terme est tellement galvaudé qu’il faut une majuscule pour tenter de faire la différence avec l’Amour inconditionnel. Voyons sur quoi repose la différence.

Si l’Amour est sans conditions, il ne peut nous être ôté. Autrement dit, notre nature intrinsèque est d’aimer. Si ni Dieu ni personne ne peut nous enlever l’Amour, rien ne peut ni ne doit être fait pour l’obtenir : c’est ce que nous incarnons. Nous ne pouvons faire autrement que d’en donner et d’en recevoir, comme nous respirons. Nous en sommes totalement dignes car nous n’avons rien fait de mal, à aucun moment : notre innocence est intacte. Ne parle-t-on pas de la grâce de l’innocence ? Nous n’avons pas à nous sacrifier car l’autre n’est pas séparé de nous : lorsque nous honorons notre existence, nous aimons l’autre pour ce qu’il est et non pour ce qu’il nous donne. Et lorsque nous lui pardonnons une parole malheureuse, c’est avec nous-mêmes que nous sommes réconciliés. Nous n’attendons pas de lui qu’il nous donne ce que nous n’avons pas pu nous accorder, ce qui serait de l’égoïsme pur déguisé sous le nom d’altruisme.

Altruisme rime avec égoïsme : l’un ne va pas sans l’autre. Notre corps célèbre notre unité avec l’autre par les différentes voies qui lui sont offertes : sans s’identifier pour autant avec lui, il n’y a pas à bouder le plaisir d’un regard, d’une étreinte, d’une voix, encore moins à les mépriser. Et nous ressentons de la gratitude pour tout ce qui nous est donné sans valoriser hypocritement la misère. Qui, honnêtement, aimerait être dépouillé, sinon de ses fausses prétentions ? L’être humain est à la fois créature et Créateur, à l’image de la Source qui l’habite. Dieu n’a pas à nous pardonner ni à nous sauver de quoi que ce soit : pourquoi se serait-il condamné Lui-même son aventure terrestre ?

Voilà donc deux visions de l’amour : à chacun de choisir celle dans laquelle il se reconnaît le mieux. L’Amour sans conditions n’est pas une utopie : chacun de nous peut en faire l’expérience directe pour peu qu’il cesse de croire qu’il vaut moins que cela. Coup de grâce ou fruit d’un travail intérieur ? Tout est possible : l’un n’empêche pas l’autre si on ne se met pas soi-même dans le chemin par ses propres efforts. Car si l’Amour ne connaît pas de condition, il ne demande pas non plus d’effort, sinon celui de renoncer à l’effort…

Comme toutes les routes mènent à Rome, tous les chemins mènent à la grâce des retrouvailles, mais aucun ne peut faire l’économie du pardon et de l’innocence retrouvée. Peut-on vraiment se sentir aimé si l’on s’en sent indigne ? Et si chacun de nous est promis à retrouver le ciel, non pas dans un au-delà mythique après la mort mais de son vivant, il est vrai que certaines voies sont plus longues et plus sinueuses que d’autres. Plus tôt chacun de nous décidera qu’il est temps de cesser de souffrir, plus vite il construira le ciel sur terre.

Karin Reuter, Psychologue,Directrice de l’Institut Hoffman France
Michel Savage, Consultant RH

Bibliographie :
Paul Ferrini « L’Amour sans conditions », Le Dauphin Blanc, 2006


Article publié le 26 août 2007
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