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Rencontre

Entretien avec François Roustang.

Propos recueillis par Chantal Rens pour Mieux-Etre.org

Dans un entretien qu’il nous accordait il y a dix ans, François Roustang nous rappelle combien ce qui fait changement en psychothérapie reste mystérieux et combien la qualité de présence du thérapeute est importante. Il nous parait utile en ces temps de le publier à nouveau.

Qu’est-ce qui guérit ? Qu’est-ce qui fait changer ? De livre en livre, François Roustang, d’abord psychanalyste puis hypnothérapeute, précise les conditions du changement à travers la relation thérapeutique.

Mieux-Etre.org : Vous écrivez, dans votre dernier ouvrage [1], que "les êtres humains tiennent plus à leurs souffrances qu’à leur bonheur", constat qui pourrait faire bondir toutes les personnes en état de souffrance psychique, désireuses, en toute bonne foi, d’aller mieux. Alors, comment résoudre ce paradoxe apparent et les amener au changement ?

- François Roustang : Freud parlait de « bénéfices secondaires » de la névrose. Dans ce livre je rapporte plusieurs cas de personnes qui ont, grâce à la transe, soupçonné qu’un changement favorable était possible pour elles, que le bonheur était à leur main. Mais elles comprenaient aussi que l’abandon de leurs symptômes n’iraient pas sans de profondes modifications dans leur existence. Pour elles, en quelque sorte, c’était payer trop cher la fin de leurs souffrances. Beaucoup d’entre nous tiennent à leurs souffrances ou à leur malheur comme à une carte d’identité.
Ce que le thérapeute peut faire de mieux dans ces cas-là, c’est d’aider le patient à se placer face à sa propre responsabilité et de le laisser décider s’il préfère changer, et risquer de bouleverser son existence, ou continuer tant bien que mal à vivre avec sa souffrance.

M-E : Pour vous, "le symptôme est déjà une isolation, un retranchement de la vie, un arrêt et une mise à l’écart. Se focaliser sur lui, c’est courir tous les risques de le renforcer." Différence radicale avec la psychanalyse et autres psychologies comportementalistes...Et pourtant, de séance en séance, il faut que, pour le patient, quelque chose ait lieu…

- François Roustang : La psychanalyse dirait qu’elle ne s’occupe pas non plus du symptôme, qu’elle ne cherche pas à le lever, mais elle cherche pourtant à lui donner un sens, à le remettre dans un contexte de signification. En hypnothérapie on ne s’occupe pas de comprendre, on suppose le problème résolu, on adopte dès l’abord la position juste qui fera disparaître le problème. De son côté, le comportementalisme propose d’agir la guérison, mais c’est à coup d’effort et d’exercice. En hypnothérapie on se contente de mettre en oeuvre une disponibilité qui est déjà une capacité de changement.

M-E : "Faire fondre les problèmes dans le flux de la vie" ? Comment la transe hypnotique y parvient-elle ?

- François Roustang : La transe hypnotique nous plonge dans un état d’indistinction des êtres et des choses. Elle remet l’ensemble de nos capacités en mouvement et le symptôme est alors lui même pris dans le mouvement ; il perd son isolation et par le fait même il disparaît. Cela suppose que l’on cesse de penser et que l’on se laisse aller à sentir de la façon la plus ouverte possible.

M-E : "Le thérapeute en fait toujours trop. Il est seulement exposé à recevoir le patient dans le champ sensoriel auquel il participe, excluant ce qui relèverait de l’affectif, du sentiment ou de l’émotion."
Cet état d"impersonnalité" que vous évoquez longuement, peut-il réellement s’apprendre et s’atteindre ?

- François Roustang : C’est de fait un apprentissage. Avec le temps et l’expérience, on sait que l’on ne peut pas produire un changement à la place du patient. Il est même contre-productif de vouloir quelque chose à sa place. Par ailleurs le patient ne demande pas l’apitoiement, la compassion, l’empathie. Alors que reste-t-il ? Une présence intense qui nécessite de la part du thérapeute un abandon de tout souci de soi, une attention à l’autre qui vide de toute prétention à savoir, bref une attente qui n’attend rien de particulier, mais qui attend tout ce qui voudra bien advenir. Mais on ne peut pas s’installer dans cette impersonnalité ; il faut s’y remettre constamment ou la laisser venir chaque jour à nouveau.

M-E : Que représentent pour vous les notions de succès et d’échecs en thérapie ? Ces notions ont-elles évolué au fil de votre pratique ?

- François Roustang : Très certainement. Pendant longtemps j’ai voulu obtenir un résultat. Sans doute que je le veux encore aujourd’hui. Mais ce désir passe par le renoncement à obtenir autre chose que ce que veut ou désire le patient. Je ne m’attribue pas le succès, je me chagrine pas de l’échec. Je vérifie seulement si je suis vraiment prêt à n’importe quoi de ce qui peut arriver. Il m’a certainement fallu des années avant de m’être senti aussi libre du succès que de l’échec.

M-E : Finalement, pourquoi et pour qui écrivez-vous ? Votre notoriété, construite sur vos écrits et vos conférences, a-t-elle une incidence sur le traitement de vos patients ?

- François Roustang : J’écris d’abord et avant tout pour essayer de voir un peu plus clair dans ce que je fais, pour essayer de comprendre quelque chose de cette transe hypnotique. Elle reste en effet paradoxale, à la fois évidente dans ses effets et énigmatique dans son processus. Cette expérience va à contre-courant de notre civilisation technique qui veut comprendre avant de faire. Ici c’est de l’expérience que l’on peut tirer quelque lumière. On fait d’abord et on comprend ensuite. En tout cas ce travail d’écriture m’a beaucoup aidé à simplifier ma manière de travailler. Quand on soupçonne le cœur du dispositif, on peut beaucoup plus facilement aller droit au but. Il est probable que les patients qui m’ont lu ont respiré une atmosphère et qu’ils sont peut-être mieux préparés à faire l’expérience.

Propos recueilli par Chantal Rens pour Mieux-Etre.org
Article publié pour la première fois en mai 2006.

François Roustang, est mort dans la nuit du 22 au 23 novembre 2016, à l’âge de 93 ans. Auteur d’un grand nombre d’ouvrages, il était avant tout un extraordinaire clinicien, animé d’une passion de guérir et d’une empathie pour ses patients assez unique dans le monde de la psychothérapie et de la psychanalyse.

En témoigne la manière dont, un jour de 2005, il traita en une séance unique l’écrivain Emmanuel Carrère, qui lui rendit visite en songeant au suicide :
« Oui, c’est une bonne solution », lui dit-il.
Et il ajouta après un silence : « Sinon vous pouvez vivre. »

En savoir plus sur Le site du journal Le Monde

[1
- Savoir attendre pour que la vie change
- François Roustang
- éditions Odile Jacob
- paru en avril 2006


Article publié le 15 janvier 2017
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