Peur de l’eau ou peur dans l’eau ?

Christianne Istace-Mélot

Il y a ceux qui dévoilent leur peur de l’eau et d’autres qui n’osent en parler ou qui s’en défendent. Il y a les personnes qui restent au bord de la piscine regardant d’un œil attentif leurs proches s’ébattrent dans la grande bleue avec une petite pointe d’envie et celles qui prétextent que ce n’est plus à leur âge qu’elles pourront vaincre la peur de l’eau.

L’attitude dans le milieu aquatique est révélatrice d’un mal-être ou d’un bien-être avec l’élément liquide. Observez attentivement des nageurs et nageuses effectuer des techniques de nages : certains dégageront une aisance dans le mouvement tandis que d’autres donneront l’impression de faire un effort surhumain pour atteindre l’autre extrémité de la piscine.

Combien de personnes ne sont-elles pas prises en otages par la peur de l’eau ? Et parfois, de façon inconsciente ?
Peur ? … Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que fais-tu ? Et pourquoi t’accroches-tu ? Que de ravages n’occasionnes-tu pas !

Il y a la peur fugace, … la peur dont on joue, …
la peur qui devient si forte qu’elle nous donne l’impression qu’on peut en mourir.
Il y a celle qui conduit, devant un danger, aux blocages les plus invalidants. …
(Béatrice Copper-Royer) [1]

Petit rappel

Les initiations aquatiques d’il y a quelques années et les différentes étapes de l’apprentissage des nages se faisaient avec des moyens pas toujours très « à l’écoute » de la personne et/ou non respectueux de ses émotions.
Certaines méthodes employées pour qu’un élève sache se débrouiller dans une technique comme la brasse, le crawl ou les nages dorsales, relevaient souvent d’interventions barbares de l’ordre de pousser l’élève dans l’eau après la 1ère ou 2de séance de piscine. Ces approches éducationnelles consistaient à obliger l’élève à sauter dans la grande profondeur dès la 3ème ou 4ème séance. Vous m’interpellerez en me disant que cela n’existe plus ! Pas si sûre ! Mais oui, … cela subsiste et se poursuit encore. Qui d’entre vous n’a pas quelque part dans sa mémoire, un souvenir rattaché à ces anecdotes ? Qui ne connaît pas dans son entourage un enfant, un ami à qui cette aventure est arrivée ?

Rappelez-vous également les objectifs fixés dans les cours de natation : apprendre les mouvements pour atteindre l’autre côté de la piscine. Lutter contre l’eau pour vaincre sa résistance. Et si nous nous laissions simplement porter par l’eau ? En faire une amie, une alliée et non pas un élément contre lequel il faut lutter à tout prix ?
Que de dégâts et de dégoûts engendrés par ces techniques ! Cela fait penser au conditionnement pavlovien : « lève la patte, Médor, et tu recevras un sucre » ! « Répète tes mouvements avec une planche et tu sauras nager » !

Quelques exemples

Mme S. a appris à nager il y a une dizaine d’années. Elle sautait du bord du grand bassin, se déplaçait sur le dos et rejoignait la petite profondeur. Pour des raisons de santé, elle abandonne les activités aquatiques. Quelques années plus tard, elle décide de s’y remettre : son médecin lui conseille de faire de la natation pour son dos. Elle a la cinquantaine bien acquise et a envie de se détendre. Pourquoi pas la nage ? Ne dit-on pas que c’est un sport complet ? Malheureusement, les essais entrepris sont infructueux. Elle n’ose plus s’étendre et la peur la tenaille chaque fois que ses pieds quittent le sol. Elle n’arrive pas à comprendre « pourquoi arrivait-elle nager » et qu’est-ce qui se passe actuellement ?

Marielle a environ une quarantaine d’années. Voilà plus d’un an et demi qu’elle apprend à nager. Cela se passait bien pendant tout un temps et depuis quelques séances, c’est la panique parce qu’elle n’arrive plus à s’allonger, même dans la petite profondeur.

Chaque mercredi, Jonathan (8ans) ne veut pas aller dormir. Tout est prétexte à prolonger le temps de veille. Et pourtant , la journée s’est bien passée. Ses parents s’inquiètent : qu’est-ce qui peut ainsi modifier son comportement ? Le jeudi matin, il ne veut pas aller à l’école … un caprice sans doute ! Au fur et à mesure que les semaines passent, les crises s’intensifient : l’enfant fait des cauchemars, attrape des indigestions, … tout est excuse pour ne pas aller à l’école le jeudi après-midi. Jusqu’au jour où il oublie son sac de natation. Les parents croient avoir découvert l’explication. Une enquête plus approfondie révèle que les séances de piscine se passent très mal. Que faire ?

Pour de nombreuses personnes, l’eau représente un milieu à la fois attirant mais aussi impressionnant. Impressionnant, simplement parce que c’est un milieu étranger pour beaucoup mais aussi un milieu représentant un certain danger : celui de se noyer.
Déroutant pour d’autres parce que les sensations aquatiques sont éloignées des sensations de l’être terrien que nous sommes. Bizarre aussi : comment peut-on flotter et se laisser porter par cet élément qui nous file entre les doigts ? Cette crainte est réelle et c’est la raison pour laquelle le milieu aquatique n’est vraiment agréable que dans la mesure où l’on sait être en « contact » avec l’eau et où l’on s’y sent à l’aise.

Pour beaucoup ; le simple fait de parler de nage évoque des images telles que l’eau bleue des piscines, l’eau de l’étang ou du lac, l’eau de l’océan, l’eau stagnante, l’eau des ruisseaux dans laquelle on peut se promener, ou l’eau profonde dont on voit à peine le fond, etc.
Il y a aussi le souvenir des enfants qui s’ébrouent et qui s’amusent et pour certains ces images du bébé ou de l’enfant qui est maintenu dans l’eau et qui n’arrête pas de pleurer pendant sa séance de natation.
Il est aussi une part de l’inconscient qui est influencée par toute l’ambivalence que peut représenter l’eau et tout ce qui tourne autour : elle peut être source de mort, elle peut ravager et engloutir ou régénérer et désaltérer ; elle est créatrice et destructrice.
Que de plaisirs ou que de souffrances. Qu’est-ce qui raisonne en nous à la moindre évocation de l’eau ?

Dominique Duliège, psychomotricien à Lyon nous révèle : « Et les médecins qui conseillent trop exclusivement d’aller à la piscine pour détendre des tensions douloureuses gagneront à avoir avec l’eutonie, une autre proposition. La natation est excellente pour ceux qui aiment nager. Mais il faut reconnaître que ce n’est pas la panacée ni pour ceux qui, en toute chose, s’engagent comme des brutes, ni pour ceux qui nagent la brasse sans assurance en relevant la tête pour éviter les vaguelettes de surface. Eux ne vont qu’accentuer leurs raideurs et leurs douleurs. [2] »

Et la peur dans tout cela ?

Il y a les peurs archaïques, imaginaires ou réelles.
Il y a les peurs justifiées et celles qui ne le sont pas.
Et il y a « sa » peur : sa peur de l’eau, sa peur dans l’eau … sa peur de ne pas savoir respirer, sa peur de couler, sa peur de ne pas flotter, sa peur de la grande profondeur …

Et pourtant, derrière toute peur, il y a un désir. Quel est le désir qui se cache ainsi ? Plutôt que de s’appuyer sur sa peur, il serait plus efficace de s’appuyer sur son désir. Comment alors conjuguer ces deux émotions ? Désir de profiter des plaisirs de l’eau, désir de jouer dans la piscine avec ses enfants, désir de faire un sport pour garder la forme, désir de soigner son dos parce que le médecin a dit que la natation, c’était ce qu’il y a de meilleur … désir de ne plus être le sujet de moqueries de son entourage, pendant les vacances ou les jours d’été ?

Que de questions mais aussi que d’origines différentes et que de réponses en perspectives !
Car la peur de l’eau n’est pas venue toute seule. Elle a une histoire, son histoire. Et c’est là qu’il est possible d’intervenir.

Qui fait quoi ?

D’une part le participant qui désire apprendre à nager ou affronter sa peur.
Par une prise de conscience de ce qui est bon pour lui et par l’audace d’exprimer son vécu et de refuser, pour se respecter, la consigne trop exigeante à un moment précis de l’apprentissage, il est possible d’avancer et de découvrir une autre approche des plaisirs de l’eau. Encore faut-il être entendu dans sa différence et dans ses difficultés !
D’autre part l’animateur ou le moniteur qui transmet un savoir .
Par une écoute active dans le respect du rythme de chacun et par le choix d’exercices spécifiques, il est possible d’enseigner une autre approche de l’eau et par là, un autre rapport à l’eau. Son rôle est l’accompagnement du participant afin de l’amener à atteindre ses objectifs.
Pas de trucs, pas de recettes, pas de dressage …
Dès lors que le problème est exposé, que le client est identifié dans sa demande, que l’animateur est conscient des niveaux de ses participants, les solutions ne sont pas loin.

Que faire ?

On peut découvrir l’eau autrement que par la nage !
Les motivations peuvent être différentes d’une personne à l’autre. Il y a bien sûr l’envie de connaître l’eau, … de s’y ébattre ou de s’y débattre, … de se détendre après une longue journée de travail, … d’évacuer les tensions cumulées pendant plusieurs heures, … de préparer les prochaines vacances car qu’est-ce que c’est ennuyeux de se retrouver au bord de la piscine lorsque la famille et les amis batifolent en toute insouciance, … de préparer les enfants à affronter la « grande piscine » lorsqu’ils iront nager avec toute la classe, … de suivre les conseils du médecin qui n’arrête pas de dire que la pratique de la natation est bonne pour le dos, … et que sais-je encore ?…

Dans le domaine de l’enfance, rien ne presse. Simplement être attentif que pour s’épanouir et se réaliser, l’enfant doit pouvoir « perdre son temps pour en gagner ! ». Faire confiance en ses propres ressources et lui permettre de sentir et se sentir, de découvrir et de se découvrir, de faire et de défaire pour « se faire » et arriver à savoir faire, développer la confiance en lui et être tout simplement. Le laisser devenir inventeur, bricoleur ou artisan de sa propre instrumentation aboutira à un apprentissage basé sur le vécu et la réalité. Cette réalité lui permettra d’atteindre l’autonomie et la responsabilisation nécessaires pour devenir un adulte.

Enseigner la natation c’est permettre à l’élève, qu’il soit enfant ou adulte , de se développer en accord avec sa propre personnalité. Il pourra repérer ses capacités grâce aux mouvements et affinera sa sensation corporelle. Il constatera que nager peut être un réel plaisir ce qui lui procurera un grand bien-être à peu de frais. C’est prendre le temps de l’entendre dans ses demandes et ses attentes. C’est être attentif à son évolution et lui donner la possibilité de découvrir ses propres ressources.

Mais il n’y a pas que cela, du moins pour l’adulte qui est un Être pensant avant tout … son corps étant un « accessoire » lui permettant de prendre forme, nous sommes toujours dans la dimension dualiste si chère à Descartes. Il est intéressant de lire Marcel Gaumond, « … , ce ne sont pas tant les différentes parties du corps - ou leur équivalent psychique - qui sont essentielles pour la vie humaine, mais bien plutôt les attitudes fondamentales d’écoute attentive et d’expression spontanée de la personne tout entière, évoquées par le « canal qui relie l’oreille à l’âme » et le « canal qui relie l’âme à la langue ». L’expérience dont est issue la conscience de soi ne peut s’effectuer qu’à travers ces canaux : du corps à l’âme et de l’âme au corps. [3] »

Comment faire ?

Une des qualités nécessaires pour un « animateur aquatique » est l’empathie. Être sensible à l’autre, ressentir intuitivement la même chose que lui et reconnaître les signes indicateurs du malaise lui permettront de trouver les mots et les consignes adaptés à chaque situation.

Outre les manifestations verbales, telles que : peur de se noyer, peur de couler, peur d’étouffer, peur de boire la tasse, peur de ne savoir que faire, peur de ne pas pouvoir se relever, peur de faire un cumulet, peur des autres, peur du regard des autres, peur de mettre la tête dans l’eau, peur de ne pas voir, peur de la profondeur, peur de ne pas avoir les bons réflexes dans l’eau, peur de perdre pied dans la grande profondeur, peur lorsqu’on éclabousse, peur d’étouffer, peur de ne pas remonter à la surface, peur de tomber, peur du trou, peur de paniquer et de couler, peur d’être aspiré, peur que quelqu’un ne saute sur nous , … il existe également des manifestations physiques qui dénotent la peur : accélération du pouls, palpitations, sensation de refroidissement du corps, sensation de modification du poids, troubles de la vision lorsque l’eau vient dans les yeux, troubles provoqués par le changement de la position : passage de la verticale à l’horizontale dans un espace différent.

Il existe aussi des troubles non visibles à l’œil nu et qui se caractérisent par une tension interne du tonus musculaire.

Toutes ces manifestations sont loin d’être exhaustives mais sont représentatives de ce que vivent les personnes qui sont « handicapées » par la peur de l’eau pour reprendre l’expression chère à beaucoup. Et à travers ces différentes manifestations de la peur, survient un déclenchement de réactions qui peuvent s’exprimer par la fuite, l’attaque ou l’incapacité de réagir. Elles se retrouvent dans le cadre de l’apprentissage de la nage.

Et redonner le goût de l’eau, tout simplement : s’y trouver bien, vivre le mouvement conscient et non mécanique, comprendre avec l’esprit mais surtout avec le corps. Démonter les mécanismes de peur par le jeu et par des exercices adéquats et adaptés à chacun. Le voilà le défi à relever. Et finies les frustrations des longues attentes au bord de la piscine pendant que la famille s’ébroue et se détend.
Comment, dès lors qu’une personne est désireuse d’apprendre à nager, peut-on lui transmettre les « outils » nécessaires afin d’atteindre un résultat qui soit satisfaisant et encourageant à poursuivre sa démarche ?
« Lorsqu’un individu est confronté à une situation qui le fait souffrir, comment peut-il rétablir un état satisfaisant ? … Nous avons affaire à un système à objectif défini, et l’équipe de MRI le traite exactement comme un circuit cybernétique dysfonctionnant. Ils préconisent donc de : a) préciser le problème, b) définir l’objectif, c) envisager les moyens permettant de rétablir des conditions de fonctionnement satisfaisantes en mettant un terme aux efforts désespérés et vains utilisés jusque-là. [4] »

Pour apprivoiser la peur de l’eau, il est nécessaire de mettre des mots. Il est indispensable également de connaître son corps et ses aptitudes au mouvement. Il est essentiel de découvrir progressivement les nouvelles sensations et de laisser au corps la possibilité d’assimiler. Comme le disait Gerda Alexander dans son travail en eutonie : « concentrez-vous sur le mouvement à faire, sentez-le dans votre corps, comme si vous le faisiez, soyez présent dans votre vécu et ça se fera ! »

En conclusion

L’eau est une amie. Bien utilisée, elle peut améliorer la qualité de notre vie. Elle offre de multiples possibilités. Possibilités thérapeutiques pour les accidentés et personnes porteuses de handicap, relaxation et bien-être pour tout un chacun et aussi dans la gymnastique prénatale ou la préparation à l’accouchement. Dans une approche spécifique adaptée aux seniors elle permet d’entraîner le corps dans une variété de mouvements difficiles à effectuer sur terre. Elle permet tonification et musculation à des degrés différents en fonction du choix des exercices. Elle apporte un assouplissement musculaire et plus de légèreté, etc. …

Et comme dit le Dr. Winter : « Une activité aquatique permet non seulement d’ajouter des années à la vie, mais aussi de rendre de la vie aux années. »

Christianne Istace-Mélot
Ex-prof de gym, eutoniste
Relation d’aide, détente corporelle et gestion du stress

[1Copper-Royer B., Peur du loup, peur de tout, Peurs, angoisses, phobies chez l’enfant et l’adolescent, Albin Michel, Paris, 2003

[2Duliège D., L’eutonie Gerda Alexander, Collection Essentialis, Bernet-Danilo, Meschers, 2002

[3Gaumont M., Du corps à l’âme, Eutonie et psychologie analytique, Le loup de Gouttière, Québec, 1996.

[4Wittezaele J.J., Garcia T., A la recherche de Palo Alto, La couleur des idées, Seuil, Paris, 1992.



Publié le 1er octobre 2009 - Auteur : Istace-Melot Christianne & Benoît
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Istace-Melot Christianne & Benoît

Benoît Istace est thérapeute en psychomotricité, Eutoniste Gerda Alexander diplômé de l’Ecole Gerda Alexander-Copenhague (1973) et formé aux chaînes musculaires GDS.

Christianne Istace-Mélot est ex-prof de gym, Eutoniste Gerda Alexander de l’École de Copenhague et du Groupe International (1977), formée à la Méthode ESPERE et à la thérapie brève de Palo Alto.

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