Les Psychothérapies humanistes : origines, filiations…

Par Paul Kestemont

Classiquement, la psy­cho­lo­gie huma­niste et la psy­cho­thé­ra­pie huma­niste qui en découle est appe­lée « Troisième force de la Psychologie », les deux pre­miè­res étant la Psychanalyse et le Behaviourisme ou Comportementalisme.

« L’Homme est la mesure de toutes choses » Protagoras (v° siècle av J-C)

(Extrait de l’intervention de Paul Kestemont au Bistro Mieux-Etre .)

Petit détour historique…

Les thérapie humanistes sont aussi appelées « Les Nouvelles Thérapies » et comme le dit très bien Patrick Traube dans son ouvrage consacré aux psychothérapies humanistes : « Cette appellation n’est pas fausse puisqu’elles sont nées après la seconde guerre mondiale, dans la seconde moitié du XX° siècle alors que la Psychanalyse et la Thérapie comportementale datent de la fin du XIX° siècle. Mais elle doit être nuancée car les psychothérapies humanistes puisent leurs racines dans un terreau très ancien. »

Ainsi, en préparant cet exposé, je suis « tombé » sur une citation de Protagoras, sophiste présocratique du V° siècle avant notre ère qui dit : « L’homme est la mesure de toute chose ». Nous pourrions si nous en avions le temps disserter sur cette affirmation car il y aurait certainement beaucoup de choses à en dire. Par exemple, placer l’homme au centre des préoccupations et lui assigner cette tâche d’être la mesure de toute chose introduit au relativisme : c’est du point de vue de l’homme que le bien et le mal, le vrai et le faux prennent leur définition. Hegel dira des siècles plus tard : « Il n’y a de vérité qu’historique », ce qui est donné comme vrai à une époque ne l’est plus forcément à une autre.

L’énoncé peut aussi signifier que c’est l’homme qui crée les différences en ce qui concerne le langage, le savoir, la sensibilité ou les perceptions. Alors, toute affirmation faite par un homme n’aurait de signification absolue que pour cet homme.

Je ne vais pas m’étendre plus longuement sur les interprétations que les philosophes ont données à cette citation, mais j’ai tenu à vous la proposer car elle introduit à l’anthropologie humaniste, anthropologie à laquelle notre courant se réfère et qui sous-tend les différentes modalités d’intervention des psychothérapeutes humanistes en général.

Le mot « Humanisme » vient du terme latin « humanitas » qui signifie à l’origine « culture ». C’est important car la culture, les lois de la culture ne sont pas toujours identiques aux lois de la nature.

L’Humanisme est avant tout un courant culturel européen qui place l’homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les valeurs.

Le nom de ce courant a été donné à postériori, au XIX° siècle. En réalité, le mouvement a commencé au XV° siècle en Italie, principalement à Florence au moment de la Renaissance. Cette époque est marquée par de grands bouleversements dans différents domaines : artistique, scientifique, philosophique. Un monde nouveau est en marche.

Le mouvement commence dans le monde des arts avec la libération de l’expression artistique. Par exemple, jusqu’à cette époque, les seules représentations picturales de la femme sont celles des Madones, les célèbres Vierge à l’enfant peintes par de très grands maîtres. Or, nous pouvons voir chez un peintre comme Giovanni Bellini qu’il commence sa carrière en peignant des Madones et la termine en peignant des femmes nues.

Ce concept de liberté est très important dans l’esprit humaniste. Il marque une véritable césure avec la période précédente, celle du Moyen Age, même s’il y a eu des moments de renaissance durant le Moyen Age.

Il est important aussi de dire qu’à cette époque, certaines grandes découvertes vont réintroduire le relativisme dont je parlais au début. Ainsi, par exemple, les découvertes de nouveaux mondes vont favoriser les échanges commerciaux, mais bouleverser l’ordre politique. Des alliances vont se créer, mais aussi des rivalités entre les différents pays européens. Les massacres opérés dans le Nouveau Monde, la rencontre avec l’étranger amène à se poser des questions sur soi, des questions sur son « humaine condition » dira Montaigne. La découverte de Copernic confirmée par Galilée qui place le soleil au centre de notre galaxie et plus notre terre comme les anciens le pensaient est comme le dira plus tard Freud une énorme blessure narcissique infligée à l’homme.

 Le courant humaniste est considéré comme un courant qui unit les penseurs de la Renaissance. Tous ces hommes communiquent entre eux, voyagent et sont animés par une même soif d’apprendre, de découvrir l’homme et le monde dans lequel il vit.

Je vous propose maintenant de faire un saut en avant de quelques siècles et vous montrer que cette philosophie a continué à se développer parallèlement à d’autres conceptions de l’homme pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui.

Ainsi, si nous nous plaçons au XIX° siècle, en Europe occidentale, nous constatons que cette époque est marquée par une révolution technoéconomique de grande envergure : l’avènement de l’ère industrielle et sa conséquence : le début du processus de remplacement de l’énergie humaine par celle de la machine. Cette révolution technologique va avoir une influence directe sur le mode de vie des individus et sur leur manière de considérer le monde. Comme le fait remarquer Patrick Traube : « La société occidentale enfourche, comme cheval de bataille intellectuelle, le scientisme mécaniciste, héritage du philosophe Descartes et du physicien Newton ».

Je pense qu’il est vraiment très important de bien se rendre compte de l’influence de cette conception mécaniciste car la psychothérapie se trouve encore et toujours aujourd’hui au cœur de cette bataille.

Qu’est-ce que le scientisme mécaniciste ? C’est une façon hyper rationnelle de concevoir les phénomènes naturels comme résultants d’une succession de causes à effets. Cet idéal s’est retrouvé dans toutes les sciences, y compris dans la sociologie positiviste d’Auguste Comte qui n’hésite pas à parler de la science de la société comme d’une « physique sociale », soit d’une transposition des règles du comportement moléculaire au comportement des individus dans la société.

La même conception mécaniciste va se retrouver dans la Psychologie qui veut s’ériger en science et se distinguer de la philosophie. Deux courants vont alors émerger, celui de la psychologie expérimentale qui va observer les comportements humains et des animaux en laboratoire pour tenter d’en dégager des lois semblables à celles de la physique et le courant psychanalytique qui à bien y réfléchir s’attache aussi à dégager les forces inconscientes, donc non contrôlées, qui régissent les conduites humaines.

Ces deux courants vont donner naissance à deux approches qui se veulent opposées, à savoir le « behaviourisme » et la « psychanalyse », mais qui en réalité se rejoignent dans une conception mécaniciste de l’homme : déterminisme pulsionnel inconscient, lois de cause à effet, circulation énergétique, principe d’homéostasie etc.

Tout cela est bien sûr à nuancer car d’autres développements succèderont à cette première conception. Ainsi, si nous suivons d’un peu plus près l’évolution de la psychanalyse, nous voyons que très vite il y a eu des dissidences. Par exemple, Ferenczi critiquera la rigidité de la technique analytique, sa froideur et son aspect impersonnel. Parmi ces psychanalystes « dissidents », certains feront école et peuvent être considérés comme précurseurs pour les thérapeutes humanistes. Ainsi, Jung et son concept d’inconscient collectif prépare à la psychothérapie de groupe et son élaboration de l’animus et de l’anima se retrouvera dans les recherches sur le masculin et le féminin. Reich – quant à lui – est considéré comme le précurseur des thérapies psychocorporelles et l’approche de Ferenczi prépare à la construction d’un « dispositif chaud » à l’inverse du « dispositif froid » de la psychanalyse freudienne, dispositif chaud que l’on retrouvera dans toutes les thérapies humanistes.

Ainsi, à une science de la psyché purement explicative au sens des sciences de la nature va venir s’opposer progressivement une psychologie compréhensive. Ce sera Wilhelm Dilthey (1833-1911) qui initiera le mouvement.
Pour les promoteurs de cette nouvelle attitude de pensée, les sciences humaines ne sont pas réductibles aux sciences naturelles. Elles obéissent à d’autres critères épistémologiques. « Leur tâche est de comprendre les phénomènes dans leur intimité et leur spécificité, non de les expliquer selon des modèles importés de la physique et de la chimie ». Ceci ne veut pas dire, comme le souligne Robert Franck qu’elles doivent être privées d’explication, mais que si les sciences de la nature peuvent se passer de compréhension, les sciences humaines ne peuvent s’en passer sinon à réduire l’homme à une machine. Pour cela, il est nécessaire de s’extraire d’une perspective mécaniciste, causaliste et élémentariste et appréhender l’homme dans sa SINGULARITE, sa TOTALITE (l’homme forme un tout) et sa COMPLEXITE.

L’histoire de la psychologie clinique se poursuit donc sur deux versants : la pensée explicative qui donne notamment naissance à la psychanalyse et sur l’autre versant, la dasein-analyse (ou analyse phénoménologique) créée par Ludwig Binswanger et Eugène Minkowski qui s’appuient sur les philosophies de Husserl, Dilthey et Heidegger. Pour la dasein-analyse (Heidegger), l’homme n’est pas réductible à une mécanique pulsionnelle.
S’il est déterminé par ses pulsions, il ne se réduit pas à cette seule détermination. Il est d’abord un être-en-devenir, mu par un besoin d’autoréalisation.

Pour la philosophie existentielle, la vie de l’homme est orientée par un projet, un mouvement de propulsion vers l’avant. Cette capacité donne à l’être humain une liberté qui le différencie des autres espèces du vivant. Mais cette liberté donne du coup une énorme responsabilité à l’homme envers sa vie et son destin. « L’angoisse existentielle en est le revers indissociable ».

(…) Lorsque le patient s’exprime en thérapie, il parle de son univers personnel, des significations qu’il donne aux situations qu’il vit. Si le thérapeute veut appréhender cet univers singulier, il doit faire le deuil de ses propres significations, de ses propres catégories, de son cadre de référence personnel (Patrick Traube).

En résumé, la psychologie humaniste hérite à partir de penseurs tels que : Dilthey, Husserl, Bergson et Heidegger, de l’approche phénoménologique, elle-même héritière du mouvement humaniste de la Renaissance. En effet, on retrouve dans cette psychologie, les mêmes concepts que dans la philosophie humaniste, la phénoménologie et l’existentialisme ; à savoir : l’actualisation des potentialités individuelles, la réalisation de soi, la possibilité d’une croissance personnelle donc d’un projet existentiel. L’individu humain est considéré comme libre et responsable de son destin.

Ces concepts vont ensuite être opérationnalisés par des psychothérapeutes américains qui vont d’une certaine manière (…) « donner à la psychologie humaniste, les moyens de ses ambitions » (Patrick TRAUBE). Plusieurs noms contribuent à cette réalisation : Erich FROMM, Abraham MASLOW, Carl ROGERS, Fritz PERLS, Eric BERN, Alexander LOWEN et Irvin YALOM.

De Fromm, nous retiendrons l’accent mis sur l’unité de la personne par-delà la diversité de ses aspects, sur l’apaisement des antagonismes entre les différentes facettes du sujet, sur la recherche d’une synthèse des opposés.

De Carl Rogers nous trouverons la première systématisation d’une nouvelle attitude clinique : le thérapeute est une personne réelle, authentique et congruente. Rogers sera également l’initiateur d’une nouvelle forme d’écoute qu’il nommera empathie.

Maslow sera l’initiateur du Mouvement du Potentiel humain dans les années septante. Il est avec Mikaël Murphy à l’origine de la création de l’Institut d’Esalen en Californie où des méthodes comme la Gestalt-thérapie (F.PERLS), l’Analyse Transactionnelle (E.BERN), l’Analyse bioénergétique (LOWEN) ainsi que le Rebirthing (L.ORR) verront le jour.

Evolution

Comme le souligne très bien Edmond Marc dans son ouvrage consacré aux Fondements des Psychothérapies, la psychologie humaniste-existentielle s’est trouvées diluée et un peu noyée dans cet ensemble de modalités thérapeutiques. Les approches américaines se sont développées un peu partout dans le monde et paradoxalement ont presqu’oublié leurs racines européennes (K.Jaspers, L.Binswanger, J-P. Sartre, V.Frankl, E. Minkowski, R.Laing…).

Ce n’est que récemment et avec l’apport d’Irvin Yalom que les différentes écoles psychothérapeutiques qui se réclament du courant humaniste ont renoué avec leurs origines existentialistes donnant à ce mouvement un corpus théorico-clinique cohérent fondé sur une anthropologie commune.

En résumé

  • 1. « La démarche humaniste apparaît tout d’abord comme une approche historique. L’être humain est un être engendré, il s’inscrit dans une histoire. Cette histoire sera réécrite dans la relation thérapeutique avec l’espoir d’en corriger certaines failles et d’en résoudre certains conflits » (Patrick Traube). La démarche humaniste est aussi une démarche holistique (qui vise la totalité de l’être) et systémique. Elle a favorisé des recherches, des nouvelles théories et l’émergence de nouvelles approches thérapeutiques valorisant le corps et la communication non verbale. Elle intègre aujourd’hui l’apport des neurosciences.
  • 2. Comme la psychanalyse, la thérapie humaniste est une démarche psychodynamique, elle prend en compte les dimensions inconscientes et préconscientes ou infra-consciente. Cette position l’amène à tenir compte de la signification des symptômes, des phénomènes de résistance au changement, des mécanismes de répétitions, des bénéfices du symptôme etc.
    Mais elle est également une thérapie dynamique dans le sens où elle considère que la personne est confrontée à des conflits existentiels qui mettent en scène les fondamentaux de l’existence pour reprendre l’expression d’Irvin Yalom : le rapport à la mort, la liberté, l’isolement fondamental et la question du sens.
  • 3. La démarche humaniste est une démarche interrelationnelle. La psychothérapie est une nouvelle histoire qui se tisse entre le patient et son thérapeute : cette expérience relationnelle occupe une place prépondérante dans le processus thérapeutique. A cette expérience originale, peuvent s’ajouter des relations multilatérales dans un groupe thérapeutique ou dans une thérapie de couple.
  • 4. L’entrée dans la thérapie est le fruit d’une décision, expression de la volonté du patient à reprendre du pouvoir sur son existence. La démarche et le postulat qu’elle contient est donc une démarche décisionnelle. Suivre une thérapie humaniste, c’est accepter implicitement que l’humanité de l’homme n’est ni un donné, ni un acquis. Elle est, au contraire, un processus d’humanisation toujours en cours.
  • 5. Comme la thérapie comportementale, la thérapie humaniste vise le changement, ce qui en fait une démarche pragmatique et opérative, dans le sens où elle cherche à se donner les moyens d’intervention pour aider au mieux au processus de guérison.
Paul KESTEMONT psychologue clinicien, psychothérapeute analyste existentiel, past-président de la FPHE (Fédération Belge des Psychothérapeutes Humanistes Expérientiels centrés sur la Personne)

Bibliographie
- Marc E. et Vinot-Coubertergues M., Les fondements des psychothérapies. De Socrate aux neurosciences, Paris, Dunod, 2014.
- Huber W., La psychologie clinique aujourd’hui, Bruxelles, Mardaga, 1987.
- Minkowski E., Phénoménologie et analyse existentielle en psychopathologie, L’Evolution psychiatrique, 1948 ; 1 :137-185.
- Traube P., Les psychothérapies humanistes, Namur, Les Editions namuroises, 2004.
- Yalom I., Thérapie existentielle, Galaade Editions, 2008.


Article publié le 22 octobre 2017
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