Le ventriloque et le pantin

Par Isabelle Laplante et Nicolas De Beer

"Appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder" (Charles-Maurice Talleyrand)

"J’ai des principes, et si ces principes ne vous plaisent pas, j’en ai d’autres" (Groucho Marx)

"Les choses sont d’autant plus vraies qu’elles sont davantage crues, et ce n’est pas l’intelligence qui les impose, mais la volonté" (Miguel de Unamuno)

Lorsqu’un professionnel se met à parler, à évoquer son métier, n’est-il pas souvent en train de ventriloquer ? Voici le raisonnement que nous propose François Cooren dans son livre « Manières de faire parler. Interaction et ventriloquie ».

« Lorsque deux diplomates se rencontrent pour négocier, est-ce que ce ne sont pas aussi deux pays qui communiquent alors ? Et ces entités qui s’invitent dans l’échange ne se comportent-elles pas à la manière du ventriloque qui parlerait à travers eux ? » (François Cooren).

Quels sont les mots et expressions qui nous mobilisent, nous investissent, nous conditionnent. « Qu’est-ce que nous voulons dire au juste lorsque nous affirmons que "les faits parlent d’eux-mêmes", ou qu’on s’exprime "au nom de certaines valeurs", ou encore que "c’est la passion qui nous guide" ». (François Cooren)
Nous donnons statut de voix aux faits, à certaines valeurs et à la passion, nous contentant du statut de pantin.

Et nous pourrions rajouter d’autres poncifs bien incertains :

- "La croissance s’impose",
- "la compétitivité se dit nécessaire",
- " la résistance empêche les clients d’avancer",
- "Une demande se cache derrière la demande", etc.

 Dans notre métier de coach, qu’est-ce qui fait que nous utilisons nombre d’expressions qui nous investissent. Nous avons introjeté et répétons ces mots ou expressions avec certitude, comme des pantins, en vertu de l’autorité que nous leur avons donnée et peut-être exprimons-nous des propos qui dépassent notre petite personne, laquelle est souvent ramenée à la fonction de porte-parole. Alors, qui parle à travers notre bouche ?

Qui est ou qui sont le/les ventriloque(s) ?

Comme le résume Bruno Latour qui a préfacé ce livre : « les linguistes ont considérablement simplifié leur travail : plutôt que d’interviewer des ventriloques, ils se sont contentés d’interroger les pantins  ! ».

Prenons quelques exemples de répétition de termes (comme des éléments de langage) dans notre beau métier :

- « Déconstruire les croyances limitantes ». Comme chacun le sait, ‘dé-construire’ est une méthodologie qui nous vient de Jacques Derrida. Avons-nous pris connaissance de cette démarche avant de faire cette captation d’expression ? Et les croyances, elles ont des frontières et sont limitantes par leur existence même. Alors ce serait une tautologie ?
Avec ce qui suit ci-dessous, nous pourrions nous demander si ce n’est pas le coach qui a besoin de dé-construire ses croyances limitantes sur le coaching et le client.

- « Prendre du recul ». Le coach ne recule pas, morbleu ! Il s’exerce au courage. Parfois il affronte ou se confronte à ses peurs. Il, ose, il avance, il se dresse. Et aussi, il prend du champ, de la hauteur, de la distance, il s’élève, fait un pas de côté, il se pacifie, s’efface, réfléchit alors qu’il observe, s’auto-analyse, etc.

- « Etre bienveillant ». Le coach n’est pas dans la supériorité. Il est dans le respect, dans l’accueil, confrontant, professionnel, empathique par moment… Donc en aucun cas il n’est là pour veiller au bien du client. Etc.



- « Le savoir-être ». Cette expression a-t-elle un sens ? Etre tout simplement. Nous apprenons à vivre, à faire, nous découvrons des postures, nous nous maintenons, nous nous questionnons, nous dialoguons avec nous-même, etc

- « L’écoute active ». Qu’est-ce donc que cela ? Le coach observe, il voit, il entend, il ressent, et parfois il pense et justement n’écoute pas pour être libre, etc.



- « Le client a ses propres ressources à l’intérieur ». Sauf quand il lui faut faire appel à son environnement car il ne vit pas seul au monde… Sauf quand ce n’est pas une question de ressources, etc.

- « Les outils du coach, la caisse à outils ». Parce que le coach ne pourrait pas travailler sans "ses outils" ? Parce que le coach opèrerait le client avec des outils, voire des bistouris ? L’intervention dans les métiers de la relation d’aide ne se fait pas avec des outils. Un outil c’est "bête", sans âme. C’est un pseudopode de la main. Un menuisier va se servir d’une varlope, et la varlope n’est rien sans le geste de l’artisan. Etc

- « Etre serein ». Comme le disait si justement Blaise Cendrars « La sérénité ne peut être atteinte que par un esprit désespéré »…. La sérénité est un vœu pieux. Le sage l’atteint de temps en temps. Ce n’est pas une l’ultime étape, etc.

- « Faire du travail sur soi ». Sur soi comme avoir un doigt de Dieu au-dessus de soi ? Ou encore cette expression serait-elle issue du "surmoi" ? Et pourquoi pas essayer de faire du travail ‘avec soi’, ou encore mieux, du travail ‘pour soi’ ou encore, enlever ce mot "travail" et pratiquer ‘de l’accueil de soi’, ’de la tendresse avec soi’, ‘de la familiarité’, ‘de l’amitié’, ‘de la proximité à soi’, etc.

- « Le coach n’est pas là pour apporter des solutions ». Sauf quand il fait un apport nécessaire ! On ne va pas réinventer l’eau tiède. Etc.

- « Lâcher prise ! ». Lâcher quoi ? Le client pour qu’il puisse avancer ? Ses propres pensées ? Ses outils ? Ses envies de bien faire ? Ses envies d’avancer à son propre rythme ? A propos de ses évaluations sur le client ? comme dit notre collègue Monika Verhulst “on se casse bien la figure si on lâche la seule prise qu’on a. Avant de pouvoir en lâcher une, il faut déjà pouvoir entrevoir de pouvoir s’accrocher à une autre.” Etc.



- « La vraie demande, la fausse demande, la demande cachée ». Et s’il y avait une demande, celle du client, point barre ? Et si le coach laissait tomber son fantasme du trésor caché ? De la demande au-delà de la demande, bref, arrêtait de dire implicitement au client, vous ne me dites pas la vérité, vous me cachez quelque chose, mais je le saurai maintenant ou plus tard ! Etc.

- Etc.

Bref, tout ceci est vrai sauf quand ça ne l’est pas, Et nous pourrions trouver bien d’autres mots ou expressions introjetées, avalées toutes crues, tant dans ce métier que dans d’autres métiers.

Vivre en conscience

C’est aussi choisir le bon mot au bon moment plutôt que des mots « consacrés » par la profession, un expert ou une célébrité, le collectif. Ne soyons pas de simples envoyés, de simples exécutants. Forçons-nous à penser, comme le proposait Gilles Deleuze.

De plus, des mots ainsi consacrés, sacralisés, donc figés ont bien souvent perdu leur âme et, s’ils ont perdu leur âme, ils ont perdu leur sens et leur sensibilité, voire perdu la vie. Parler à l’autre, c’est entrer en communication, et choisir des mots vivants en relation à l’autre.

Nicolas De Beer est coach, formateur, responsable de la supervision et analyse de pratiques professionnelles.
Membre titulaire de l’Association Européenne de Coaching - Membre d’EMCC. Il est membre de Narrative Connections, réseau international des praticiens narratifs. Directeur-Gérant de Médiat-Coaching (www.mediat-coaching.com).
Isabelle Laplante.
Membre d’EMCC (European Mentoring and Coaching Council). Titulaire de l’AEC (Association Européenne de Coaching). Membre de Narrative Connections. Responsable pédagogique, Formatrice des coachs Médiat-Coaching - Coach accréditée par la Commission Européenne. (isabelle.laplante@mediat-coaching.com)

Article publié le 13 septembre 2014
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