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En tant que coach, thérapeute ou accompagnateur de vie, vous avez déjà été confrontés, ou vous serez confrontés un jour ou l’autre, à des clients ayant des comportements pathologiques. Comment ne pas se laisser piéger et comment gérer au mieux ces clients dans leur complexité ?

Le pervers avance masqué, il est donc difficile à détecter. Il a été l’objet de plusieurs ouvrages à succès qui ont permis de reconnaître la souffrance des victimes d’abus psychique. Il est aussi mis à toutes les sauces : la tentation est grande de stigmatiser les comportements agressifs ou manipulateurs de tout un chacun et de le diagnostiquer pervers narcissique.

Gardons à l’esprit que la plupart des relations humaines sont des relations de pouvoir et de manipulation. Nous manipulons pour séduire, nous faire aimer, ne pas blesser et nous sommes, de la même façon, manipulés.
Mais si la manipulation fait partie, de temps à autre, du comportement humain, cela n’implique pas d’office le diagnostic de manipulateur.
« C’est par le caractère répétitif, l’intensité, la constance, mais surtout l’impossibilité de faire autrement que se définit une personne manipulatrice » [1]

Le pervers est également diabolisé, force est de constater qu’il n’a pas grand chose de sympathique et heureusement pour ceux qui travaillent dans la relation d’aide, le pervers « flamboyant » ne viendra pas consulter car il estime ne pas avoir besoin d’aide.

Cependant, il existe un pervers « honnête », pour reprendre l’expression de Claire-Lucie CZIFFRA [2], psychanalyste, qui est dépassé par ses propres mécanismes et qui cause des souffrances à son entourage de manière involontaire. Avec le pervers honnête, les relations ne sont pas forcément faciles mais pas impossibles non plus. Il viendra chercher de l’aide chez un coach ou un thérapeute pour améliorer ses relations ou sortir de l’angoisse.

Comment détecter les petites agressions perverses ?
Comment adopter l’attitude adéquate ?

Nous ne pouvons pas accompagner quelqu’un sans nous identifier à lui et sans avoir un minimum d’empathie et de considération. Saurons-nous aider un pervers ?
Oui si nous comprenons sa souffrance et sa fragilité. Telle est la réflexion que je vous propose.

La perversion

La perversion est souvent comprise comme une déviance sexuelle. Or la perversion ne va pas se limiter au champ de la sexualité. Il existe également une classe de perversions dont le caractère est moral et relationnel : on parle de « pervers narcissique ». La manipulation est présente dans tout comportement pervers.
Pour comprendre comment le pervers fonctionne, il faut expliciter le terme de narcissisme. Tout narcissique n’est pas un pervers narcissique.

Du narcissisme sain...

Il existe un narcissisme normal, sain : il est à la base d’une personnalité équilibrée et aide à construire l’amour de soi, la confiance en soi et l’estime de soi.
 Comme nous l’enseigne René Roussillon, professeur de psychologie et psychanalyste, on se regarde avec les yeux avec lesquels on a été regardé, on se pense avec les mots avec lesquels on a été pensé.
Pour se connaître soi, il faut reconnaître la trace de l’autre en soi. C’est ce que fait l’enfant qui cherche son reflet dans le regard de sa mère. Ce reflet est destiné à lui envoyer non seulement son image mais aussi tout ce qu’il représente pour sa mère. Ainsi peut-il se reconnaître sujet, ayant sa place et sa propre valeur, à travers un regard qui parle.

Quand la mère cherche chez son enfant son propre reflet ou une confirmation de sa propre existence ou quand le regard maternel est voilé, tourné vers une douleur qui exclut l’enfant, il ne reflète rien. Si cette image de soi, narcissique, captée par l’enfant est fragile et fuyante, elle donnera lieu à un sentiment tout aussi fragile et fuyant de l’intégrité narcissique et de l’estime de soi.

Au narcissisme pathologique...

Quand on parle de personnalité narcissique, on a tendance à ne voir que l’aspect négatif : le manque d’empathie, le besoin excessif d’être admiré, l’utilisation d’autrui à des fins personnelles, etc (cfr le DSM-IV, la « bible » des troubles mentaux).

C’est passer sous silence la grande souffrance que la personne narcissique cherche d’ailleurs, elle aussi, à maintenir silencieuse. La personne narcissique a un besoin absolu de s’appuyer sur des apports extérieurs (réussite sociale, argent, pouvoir, personne) pour maintenir son estime de soi. C’est comme si elle avait des « trous » dans sa confiance de base qui fait qu’elle ne peut pas s’appuyer sur une assurance interne, une relative satisfaction d’elle-même.
Cela la rend très vulnérable car très dépendante de l’extérieur qui est en charge de combler ce qui fait défaut au-dedans.
Elle attend de l’autre qu’il soit une béquille et une source d’estime de soi. Elle vit un conflit interne car l’idéal du narcissique est de n’être jamais blessé par rien et d’être tout pour l’autre : ne pas avoir besoin de l’autre et être tellement dépendant de l’admiration et de l’approbation d’autrui. Se prouver, se faire reconnaître comme tout-puissant afin de compenser ce qui est vécu comme un défaut de reconnaissance.

Et à la perversion narcissique.

Il y a perversion quand le narcissique utilise l’autre afin d’exister à travers lui, quitte à le dévaloriser ou même le détruire. Le pervers narcissique attend de l’autre qu’il soit un ustensile. Michel Cautaerts [3] nous dit qu’il exige de l’autre qu’il porte ses deuils non-faits et contienne ce qu’il ne peut ni ne veut reconnaître chez lui.

Selon Marie-France Hirigoyen, psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute : « Les pervers narcissiques ... trouvent leur équilibre en déchargeant sur un autre la douleur qu’ils ne ressentent pas et les contradictions internes qu’ils refusent de percevoir. Ils font mal parce qu’ils ne savent pas faire autrement pour exister. Ils ont eux-mêmes été blessés dans leur enfance et essaient de se maintenir ainsi en vie. Ce transfert de douleur leur permet de se valoriser aux dépens d’autrui. » (”Le Harcèlement Moral”).

En proie à un vide intérieur, ils cherchent à extérioriser cette souffrance du vide : l’autre devient alors un objet dans lequel ils veulent inclure leur propre souffrance. Par ailleurs, nous dit Claire-Lucie Cziffra, ils cherchent à détruire chez l’autre (vis-à-vis de qui ils n’ont aucune empathie) ce qu’ils ne peuvent atteindre eux-mêmes (bonheur, désir, plaisir).

L’image du vampire symbolise cette personnalité perverse.

Illustration

 Au travers de ce cas, je souhaite mettre en avant les éléments de contenu et de ressenti qui m’ont permis de poser le diagnostic narcissique d’abord et de relever les tendances perverses ensuite.

Je montre également comment l’aidant peut être pris dans le filet de la perversion et donne une piste pour se dégager. Les attaques de la cliente vont se faire sur le cadre thérapeutique. Il s’agit du cadre de travail auquel je souscris : engagement du client et mon engagement à me rendre disponible à jour et heure fixe. Quel que soit votre cadre de travail, vous pourrez tirer parti de ce qui suit.

Solange a 45 ans, elle est mariée et mère de 3 jeunes enfants. Elle vient me voir car elle est insatisfaite dans sa vie professionnelle et dans sa vie de couple.
 Elle est cadre dans une institution qui jouit d’un certain prestige et elle se plaint du manque de reconnaissance alors qu’elle donne beaucoup d’elle-même. Au niveau couple, elle dit s’ennuyer avec son mari, elle lui reproche d’être trop cartésien, prévisible. Ils se disputent beaucoup autour de l’éducation des enfants.

Je pense à la crise de la quarantaine, essoufflement, donner un sens à sa vie.

Nous nous voyons une fois par semaine, à jour et heure fixe : en cas d’absence de sa part, les séances sont dues sauf pour congés. Solange accepte ce cadre sans difficulté.

Pendant les premières séances, Solange parle beaucoup de son insatisfaction professionnelle et de son hésitation à quitter la boîte. Elle me dit être très déçue de son chef qu’elle idéalisait et qu’elle a descendu de son piédestal au point qu’elle ne lui voit plus que des défauts.

Je me pose la question de sa capacité à voir l’autre avec ses bons et mauvais côtés. Au début de notre vie, le parent est unique et merveilleux et quand un problème survient, il devient le « mauvais parent ». L’adulte, avec la maturité, réévalue ces images pour bâtir celle d’un parent qui a ses bons et mauvais côtés.

Plus tard, elle me parle de sa relation de couple. Elle rêve de quitter son mari et de rencontrer « un homme plus vivant, avec lequel échanger en profondeur ». Elle me dit être dégoutée par lui parce qu’il a grossi et n’avoir plus de désir pour lui. Je lui demande pourquoi elle reste avec lui. Par besoin de sécurité me répond-elle et elle ajoute : je pense que je suis attachée à cette sécurité mais pas à la personne, cette fonction pourrait être assurée par un autre homme.

Ca me fait un peu froid dans le dos : je pense aux enfants, je me demande comment elle les a investi, ce qu’ils représentent pour elle.

Je lui demande de me parler de son besoin de sécurité et elle me relate qu’elle s’est séparée de son mari avant d’avoir les enfants. Elle lui avait mis un ultimatum car elle voulait absolument avoir un enfant et lui ne se sentait pas prêt. Elle l’a quitté mais elle n’a pas supporté la solitude : elle se sentait envahie par l’angoisse. Elle est retournée vivre chez ses parents et a déployé « toute sa séduction pour le récupérer ».

J’ai des images d’un araignée qui tisse sa toile et guette sa proie. J’éprouve de la compassion pour son mari et plus aucune empathie pour Solange.


Me souvenir de ce qu’elle m’a raconté de son enfance m’aide à me relier à elle. Elle a un frère qui est le dieu de sa mère. Sa mère est une enfant adoptée et Solange a quasi été élevée par ses grands-parents maternels (la mère n’est pas en mesure de prendre sa place de mère ; elle délègue à sa mère adoptive probablement pour ne pas revivre une enfance malheureuse au travers de sa fille).
Ces parents ont investi la scolarité de leurs enfants mais c’est une famille où on ne parle pas de soi, de ce qu’on vit et certainement pas de ses émotions.

Elle me décrit une mère froide et distante qui ne s’est pas suffisamment accordée à son bébé. Où est le regard de ses parents sur la petite fille qu’elle a été ? Je perçois de plus en plus nettement la dimension narcissique chez Solange

A ce stade de la thérapie, j’ai bien repéré les tendances perverses chez Solange.

L’utilisation de son mari, le chef qui ne vaut plus rien et qui donc n’est plus crédible dans les signes de reconnaissance qu’il lui donne.

Je commence à déceler l’emprise qu’elle exerce sur moi. Durant les séances, Solange parle beaucoup. On dirait qu’elle arrive avec un discours déjà fabriqué dans sa tête. J’ai peu de place pour intervenir et souvent elle argumente mes propos. Je suis reléguée au statut de public. Elle termine régulièrement les séances en me demandant : « et je fais quoi maintenant ? C’est vous la spécialiste ! ». Il m’arrive de sortir d’une séance en me sentant incompétente.

Elle soustrait sa part de responsabilité, elle se pose en situation d’observateur critique externe de mes agissements.

Je vais avoir l’occasion de vivre de manière plus directe (frontale) son besoin de domination.
 Solange annule, par mail, la séance du jour parce qu’elle a une réunion avec des copines pour mettre en place un chouette projet et m’informe qu’elle souhaite changer le jour de nos rendez-vous car leurs réunions se feront à l’heure de notre séance.

Je suis irritée par sa manière de procéder et pourtant ma première pensée est d’accepter sa demande sans faire d’histoire. Que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce que j’abandonne aussi facilement le cadre mis en place ? Je prends conscience que je crains une forte opposition de sa part si je lui rappelle le cadre. J’ai peur qu’elle parte en claquant la porte. Du coup, je me rends compte que je cherche à éviter de me positionner, de mettre ma limite : est-ce que nous pourrons, elle et moi, expérimenter l’opposition au sein même de la relation thérapeutique ? Je décide de prendre le risque d’un passage à l’acte de sa part car je sais que si j’accepte son envie du moment - de changer les rendez-vous - je lui confirme qu’elle peut m’utiliser comme elle l’entend.

La séance qui a suivi n’a certes pas été une partie de plaisir. Solange était furieuse, elle a refusé de payer la séance manquée, m’a dit qu’elle ne se sentait plus en confiance, que j’outrepassais mes droits. J’ai tenu bon et elle est restée en thérapie. J’imagine qu’une partie d’elle a été très rassurée que je ne me laisse pas manipuler mais cela prendra encore du temps pour qu’elle le reconnaisse car ce serait reconnaître que nous sommes dans une relation et pas seulement dans un échange de service.

Comprendre la source du symptôme, refuser d’enfermer les gens dans des profils psychologiques permet d’être au plus près du client dans nos interventions. Dès lors, vous n’avez pas besoin de vous référer à des techniques ou des stratégies d’intervention. Vous accompagnez en conscience car vous avez un fil rouge : une connaissance d’une certaine structure qui sous-tend les croyances, comportements et expériences de la personne. Vous voyez le client avec sa manière de vivre spécifique et vous percevez la cohérence et le sens des symptômes.

Catherine PILET est 
Fondatrice et directrice du CePRA.

Psychothérapeute depuis 1998 , certifiée en AT (CTA).

Formatrice et superviseuse en AT (PTSTA) depuis 2007.

[1M. ANDERSEN, « la manipulation ordinaire », Poche Marabout 2014.

[2C-L. CZIFFRA, « les relations perverses », Eyrolles 2012.

[3M. CAUTAERTS, « je tu(e) il », de boeck 2010.


Article publié le 3 avril 2016
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Article proposé par

Cepra - Pilet Catherine

Catherine PILET est 
Fondatrice et directrice du CePRA.
Psychothérapeute depuis 1998 , certifiée en AT (CTA).
Formatrice et superviseuse en AT (PTSTA) depuis 2007.
- Mail : info@cepra.be
- Tél. : +32 (0)477 30 77 76
- Site : www.cepra.be

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