L’écoute, une qualité ?

Dialogue entre N. Koreicho et N. De Beer

Nicolas Koreicho
Bien loin de ce qui était pertinent à la fin du 19ème siècle à Vienne pour une société fondamentalement différente de la notre, culturellement et en complexité, je postule que tout est dans la présence non pas flottante mais constante et effective du thérapeute que repose la qualité de la psychothérapie. Dès lors, le bon psy est celui d’abord qui peut instaurer une forme de dialogue intime, sincère, adapté, serré, précis, attentif, bienveillant, profond, analysé transférentiellement.

Ces quelques lignes reflètent les plaintes des analysants et des patients vis-à-vis des psychanalystes neutres, absents, silencieux. D’abord de la part des gens ordinaires, mais il peut de plus en plus souvent s’agir de psychanalystes en formation qui ont été abusés trois fois par semaine pendant 10 ans, simplement pour être inscrits sur les annuaires de sociétés sectaires, d’écoles prestigieuses, d’associations lucratives pour les titulaires, dans lesquelles les notables, les copains et les coquins font leur beurre, qui écrivent des livres assertifs (ni démonstratifs, ni logiques, ni argumentés), n’ayant que peu de patients, ils ont le temps pour ça, mais qui soumettent et exploitent leurs quelques pairs nourriciers... à coup de règlements intérieurs, de statuts, de contraintes qui transpirent le mépris et l’absence de considération pour la vie, la vraie vie, celle des histoires des gens qui veulent être, à tous prix, considérés !

Je suis pour ma part celui vers qui l’on va après. Après avoir essuyé les absences... Celles de psychiatres iatrogènes, de psychologues sauveurs, de psychanalystes supposés savoir et appliqués à ne rien en dire... Ces patients, mes patients, se voient reprendre les grandes étapes de leur propre analyse pour les structurer enfin, les relativiser alors, les repenser sans honte à la lumière d’une psychopathologie clinique, pour remettre en perspective leurs véritables capacités à faire le bien, pour eux, et le moins de mal possible aux autres...

Ces lignes s’inscrivent contre une psychothérapie toute puissante et volontiers culpabilisante qui laisse dans le silence, qui n’argumente pas, qui n’explique pas, qui ne discute pas, en faveur d’une psychanalyse efficace et libératrice qui rend plus heureux et qui n’empêchent en aucun cas que se développent chacun des éléments constitutifs d’une psychanalyse, ou d’une psychothérapie analytique, réussie. Etre heureux ? Ce mot ne doit pas faire peur. Il est l’idée qui envoie les déçus de tous les "psys" vers nous. Aller mieux. Allez ! Mieux ?
Et du côté des coaches, comment ça marche ?

Nicolas De Beer
Qu’est-ce que l’écoute, à quoi ça sert dans la relation d’aide ? Dans le coaching ?
C’est une question que nous pouvons nous poser. En effet c’est un concept tellement acquis, tellement évident, une qualité tellement nécessaire, qu’il serait peut-être temps de dépoussiérer, voire de remettre « en questions » cette vaste et floue qualité. Remettre en question veut simplement dire, se poser des questions à ce propos et non remettre en question le fait qu’écouter doive exister !

Souvent nous entendons de la part de personnes qui viennent nous voir pour apprendre le métier, l’écoute est une qualité essentielle. Certes ! Mais laquelle ?
L’écoute flottante, l’écoute active, l’écoute tournée vers le praticien, l’écoute tournée vers le client ? La double écoute ? Poser un silence ?

L’écoute tournée vers le praticien est une écoute orientée vers « le besoin d’information » en vue de décoder, diagnostiquer, avoir une représentation du client ou de son problème. Les questions vont alors aller dans ce sens : « Dites m’en plus à ce propos » … C’est une écoute qui cherche à des fils pour remplir les trous de la tapisserie, de trouver une ou plusieurs pièces du puzzle dans l’objectif de qualifier, caractériser voir classifier le client. C’est en quelque sorte, une curiosité tournée vers soi.

L’écoute tournée vers le client, est une écoute faite de curiosité, d’attention au récit de l’autre, à la découverte de sa différence. Donc, en tant que praticien, je ne raccroche pas mon client vers le connu, mais je le distingue. Mes questions vont avoir pour objectif de le faire travailler pas de m’aider à comprendre. Ce sont des questions-tâches. « Quand vous me dites cela, qu’être-vous en train de me dire ? » « Racontez-moi une histoire ou ça c’est passé différemment de cette fois ? Comment cela se passe-t-il quand le problème n’apparaît pas ? » …

Alors écouter, oui. Mais écouter quoi ? Et jusqu’à quand ? L’information qui augmente le savoir du praticien, écouter afin de parler, de poser une question qui aidera le client à relier des idées, des concepts, des événements ?

Et puis, une autre option souvent bien utile, c’est l’écoute remplacée parfois par le silence posé. Le silence extérieur et intérieur. Soudain, au coin d’un propos, je pose un silence. Ce n’est pas un silence gêné, un silence hésitant, un silence venu parce qu’on ne sait pas quoi faire, pas qui être. Celui qui surgit de ces circonstances marque possiblement une attitude peu professionnelle.

Dans le silence posé, nous sommes dans un espace fort différent de « l’écoute ». C’est une intervention, un silence actif, un espace concave, un espace d’accueil, un lieu de libre pensée pour le client, un temps où le client chemine, monologue, agit, surgit.

La pleine écoute

Nicolas De Beer
La pleine écoute, ne peut se satisfaire de l’écoute des mots, attentivement, d’être présent, bienveillant et pour beaucoup, de « reformuler » ce qui a été dit pour signaler au client qu’on l’écoute et le comprend. Serait-ce d’ailleurs une envie de nous légitimer de cette façon ? Aurions-nous peur que notre client ne se sente pas compris ? A ce sujet, nous nous sommes aperçu depuis un certain temps que faire reformuler le client est bien plus efficace que de reformuler soi-même ses propos.

Ecouter, c’est aussi observer avec les yeux, avec le corps, les oreilles et aussi faire appel à la pensée.
Observer, pour agir, ne pas agir, aider, ne pas aider. Pour certains aussi interpréter les propos.

Regarder l’autre avec ses yeux, c’est être attentif aux expressions de son visage, ses expressions par rapport aux mots qu’il exprime, aux mots que j’exprime, aux silences que je pose, aux silences qu’il pose. C’est aussi être attentif à la position de son corps, en avant, droit, en arrière, détendu, tendu, etc.
Part-il en réflexion, alors je me tais ? Se détend-il, je le laisse ? A-t-il un visage interrogateur, je me peux me demander si je réponds ou me tais. A-t-il besoin de moi, j’y suis attentif, comment ? Ou pas ?

Observer avec mes oreilles, écouter donc. Je peux écouter à plusieurs niveaux. Ecouter les mots, certains pour y trouver du sens, y relever une répétition, un mode culturel, des contradictions, des répétitions, etc. Certains vont écouter ce que les mots disent qui n’est pas dit, l’absent mais implicite, inspiré des travaux de Derrida ; certains vont chercher la demande cachée ; certains vont chercher des associations de mots ; d’autres vont écouter les stratégies derrière l’expression ; d’autres encore vont observer ce qui se dit entre eux et le client, se demandant s’il y a une analogie avec un dialogue de mon client dans son contexte problématique. Etc.

Ecouter à l’intérieur de soi, les associations, ce que soudain « un moi me dit », les voix intérieurs utiles ou inutiles. Et être attentif à son « courant de conscience » dont parle William James et qui s’écoule sans fin dans mon cerveau. « la conscience de soi n’est pas le point de départ mais un point d’arrivée, celui d’interactions sociales et publiques, de notions communes (langage, croyances…) déterminant notre conscience. A ses résonnances...

Expérimenter physiquement ce qui nous arrive, c’est une écoute du corps, des ressentis. Ayant un thérapeute pour traiter de ses propres difficultés, de ses résonances, il est possible que certains de des ressentis du praticien soient le vécu d’une partie de l’expérience que le client vit.
Tout ceci, nous amène à des négociations intérieures qui nous feront prendre une décision d’agir ou de ne pas agir, de proposer ou de se taire, ou tout autre chose.
Etre attentif à ne pas réagir, à faire ce qu’Alfred Korzybski appelait « une pause sémantique », mettre de l’espace entre le message reçu et son propre message, s’il y a lieu. Et toujours se laisser plusieurs choix, répondre et alors de multiples manières, ou ne pas répondre, ou encore donner un délai à sa réponse…

La pleine écoute implique d’être conscient à de multiples niveaux, que l’on utilise le paradigme psychodynamique, cognitivo-comportementaliste, gestaltiste, systémique, socio-narratif ou d’autres.
Elle semble indispensable pour respecter le client, respecter sa demande, co-élaborer ensemble les séances.

Nicolas Koreicho
Quel titre, et quel défi, pour nous qui nous honorons d’avoir la meilleure écoute, c’est-à-dire la plus juste.
Pour cela, nous disposons en effet de notre regard, dans le sens naturel, de nos yeux qui à leur tour sont observés (attendus même), et dans le sens culturel, avec toute notre histoire personnelle et professionnelle.
A quelques moments, il est d’ailleurs bon que les regards s’abandonnent, dans la contemplation de l’autre, ou dans le vide d’un mur, d’un tableau, d’un velours, afin de laisser l’autre prendre sa liberté, remplir l’espace de ses yeux.

Nous disposons également de notre écoute, éminemment complexe et enchevêtrée dans les discours de l’autre, et dans nos propres discours intérieurs. La justesse et la stratégie d’accompagnement nous font jouer là un merveilleux rôle quasi tactile pour jouer et tourner dans nos discours qui se cherchent, s’exaltent, se résolvent, en émotions, en illuminations, en sanglots, en rires, en consolation et en rationalisation, toujours…

Nous devons demeurer scientifiques et analystes dans nos circonvolutions platoniques.
Cependant, il nous arrivera d’observer et de compléter notre vision (regard, écoute, compréhension) par tous ces moments qui font le sel de nos métiers, c’est-à-dire la chaleur ou la froideur du visage, la souplesse ou la raideur d’un corps, la manière dont la vie a sculpté une silhouette, lui a donné rythme, respiration, battement ou gestualité, l’odeur d’une personne, de son pays, de sa ville, de sa maison, de sa peau, du soin qu’elle a de son apparence, de la qualité de son énergie, défaite, subjuguée, à côté, ou prompte à bander l’arc de ce qu’elle a de conquête.
En effet, c’est ce que tu appelles les « négociations intérieures » et qui me paraissent être une des clés du bon professionnel, on doit là aussi être au plus juste de ce que l’on fait de ce qu’on ressent, de ce qui se tait et de ce qui se défait. Tout n’est pas à relever, à prendre, à renvoyer. L’analyse du transfert et du contre-transfert sont là pour nous y aider. Il faut prendre le temps de l’accueil, de l’interstice, du je ne sais quoi et du presque rien.

Dès lors, le respect se développera et s’imposera comme La qualité profonde et entière à restaurer et à nourrir sans cesse pour que, finalement, elle s’impose d’elle-même dans un paradigme analytique responsable.

Nicolas De Beer
Je prends au vol deux mots : complexité et respect.
Oui, honorer la complexité, baigner dans la complexité, écouter la complexité, respecter la complexité de l’humain, et d’autant plus la relation entre deux êtres. Accepter l’ambiguïté. Une écoute respectueuse ne cherchant pas à simplifier la parole de l’autre, la réduire, à l’appauvrir pour se simplifier la vie de praticien. Vivre et accepter le mystère.
« Il est bien vrai que les gens gagnent à être connus. Ils y gagnent en mystère ». (Jean Paulhan)

Nicolas Koreicho
Je dirais que le thème intitulé par toi, Nicolas, « La pleine écoute », est non seulement important pour l’efficacité et l’éthique de nos métiers de l’accompagnement, mais qu’en outre ce thème est peut-être un de ceux qui reflètent le mieux les plus profonds malentendus de notre société.
En effet, ce que nous disent l’adolescent qui commet un geste violent envers son professeur, l’épouse qui fait disparaître son enfant, le militant qui promène son vote entre différents refus, et par respect pour notre démocratie, si complexe soit-elle, il faut apprendre (et enseigner) que l’on peut croiser le sauvageon tout puissant qui doit rencontrer la Loi, l’épouse délaissée qui doit saisir le bien fondé de la sanction, l’idéologue déçu qui doit subir pleinement le discours des urnes, que ceux-là n’ont pas été écoutés, et qu’il y a encore bien du mystère à connaître. Médiat a encore de beaux jours devant elle.

Nicolas De Beer est coach, formateur, responsable de la supervision et analyse de pratiques professionnelles.
Membre titulaire de l’Association Européenne de Coaching - Membre d’EMCC. Il est membre de Narrative Connections, réseau international des praticiens narratifs. Directeur-Gérant de Médiat-Coaching (www.mediat-coaching.com).

Nicolas KOREICHO. Psychanalyste, psychothérapeute, consultant.
Il est titulaire d’un DEA de Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse et d’un Doctorat ès Lettres et Sciences Humaines en Littérature et Psychanalyse.
Il enseigne la psychopathologie psychanalytique au sein de cursus centrés sur l’accompagnement des personnes. (www.alpes-idra.com)

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Article publié le 19 septembre 2009
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