Il y a pardon et pardon

par Karin Reuter et Michel Savage

Habituellement, lorsqu’on parle de pardon, il est ques­tion de res­tau­rer une rela­tion dans laquelle on s’est senti blessé. La per­sonne lésée a le sen­ti­ment d’avoir obtenu répa­ra­tion du pré­ju­dice moral ou maté­riel subi. Justice est faite ; elle peut renon­cer à la ven­geance et à la ran­cune. Son cœur qui s’était fermé peut à nou­veau s’ouvrir et l’amour cir­cu­ler à nou­veau. C’est une béné­dic­tion aussi bien d’un côté que de l’autre car la per­sonne lésée est libé­rée de sa ran­cœur, et « l’offen­seur » l’est de sa dette ou sa culpa­bi­lité vis-à-vis de sa vic­time.

Néanmoins, les termes mêmes utilisés ici, ceux d’offense, de préjudice, de dette et de victime trahissent un préjugé lourd de conséquences. Ils présupposent que n’importe qui est susceptible de nous blesser, donc que nous sommes vulnérables. Il faut donc bien se demander ce qui peut être blessé ou vulnérable pour qu’une personne extérieure ait un tel pouvoir sur nous ? Que peut-on nous faire, finalement, qui soit susceptible d’être pardonné, et dans quel intérêt ? On peut être agressé physiquement au point d’être blessé, handicapé, torturé, mutilé ou tué. Qu’est-ce qui est atteint dans ces cas-là sinon notre corps physique ? Prétendre que « nous » puissions être blessés ou tués suppose de s’identifier à notre corps physique, un peu comme quand on dit « Je suis garé ici » ou « On m’est rentré dedans » en parlant de sa voiture... Ces simples abus de langages sont révélateurs de là où nous plaçons notre identité. On pourrait parler de mauvais placement au sens où cela nous rend tributaire d’un véhicule qui finalement nous est extérieur et qui est condamné, tôt ou tard, à la casse ou à la tombe….

Mais qu’en est-il quand quelqu’un nous agresse moralement par manque d’attention ou de reconnaissance, par ses jugements, son mépris, ses insultes ? Qu’est-ce qui est blessé dans ces conditions sinon l’image qu’on se fait de soi-même ? Notre ego est froissé, rabaissé, terni, sali au point qu’on se sent soi-même abattu. Mais là aussi, n’y a-t-il pas erreur sur la personne ? Le mot « personne » en lui-même le dit bien : sa racine – persona – désigne le rôle joué ou le masque porté par les acteurs des tragédies grecques dans l’antiquité. Autrement dit, lorsque notre personnage n’est pas traité ou apprécié à sa juste valeur, on se sent lésé comme s’il s’agissait de nous. Un billet de banque perd-il de sa valeur parce qu’il est froissé ? La confusion des genres entre l’image dans laquelle nous avons placé notre amour propre et ce que nous sommes réellement nous rend vulnérables au regard des autres. Si nous cessions de nous y identifier et restions centré, pourrions-nous offrir la moindre prise à la malveillance ? Autrement dit, n’est-ce pas le poids que nous accordons au jugement d’autrui qui nous rabaisse ? Serions-nous aussi sensibles à la critique si nous cessions d’y croire ou au moins d’y attacher autant d’importance ? Et pourquoi pardonner finalement si ce n’est pour retrouver la paix, mais à quel prix ?

Ces quelques questions pointent vers notre propre complicité dans notre fragilité, notre manque de confiance, d’amour propre ou en tout cas dans notre amour propre mal placé. S’il était investi dans notre attention bienveillante plutôt que dans les jugements des autres ou ceux que nous leur attribuons à notre insu, serions-nous aussi sensibles aux soi-disant blessures que les autres nous infligent ? A y bien regarder, notre image est toujours séparée des autres puisqu’elle est projetée comme une réalité en dehors de notre conscience, et elle se positionne toujours en victime, en persécuteur ou en sauveur. Soit elle se sent coupable et cherche quelqu’un à qui elle donne le pouvoir de la blâmer, ce qui est une façon de justifier ses torts, soit elle se sent victime et donne le pouvoir à quelqu’un de la sortir de sa misérable condition. Mais l’ego est rusé et sitôt qu’il se sent menacé, il en tire le droit pour attaquer à son tour : la tyrannie n’est jamais bien loin de l’état de victime. Les relations familiales et sociales perpétuent ce jeu de dupes permanent dans lequel très peu assument leur responsabilité cachée. Même la politique internationale nous offre le triste spectacle de ces enfantillages : c’est toujours le pays adverse qui a commencé, ce qui nous donne le droit de lui tirer dessus. Grands seigneurs, nous lui offrons parfois notre clémence arbitraire dans l’espoir de l’amadouer, mais est-ce bien là le vrai pardon ?

Il doit bien exister un autre type de relations que ces jeux de pouvoir pathétiques et qui ont pour racine l’identification à notre corps ou à notre image illusoire. Pour peu que l’on se prenne pour l’un ou l’autre, on se met immédiatement à la merci de plus fort ou de plus grand que nous et on renie à l’instant même notre seul pouvoir, celui que nous avons sur nous-mêmes et non sur l’autre. L’enseignement admirable que l’on trouve dans Un Cours en Miracles met le doigt sur le ressort fondamental qui entretient toute notre souffrance, à savoir le regret amer de nous être coupés de l’Amour dont nous sommes issus. Secrètement, chacun de nous a le sentiment d’avoir tout gâché en reniant cet amour sublime qui est aussi sa nature profonde, et redoute la vengeance sous une forme ou une autre. Il ne peut qu’enfouir sa culpabilité au plus profond de son inconscient tant elle est douloureuse. Cette honte secrète est réactivée au moindre soupçon, au moindre reproche et projetée partout autour dans le regard que les autres portent sur lui.

Le pardon au sens ordinaire suppose justement que nous ayons quelque chose à nous faire pardonner, donc que l’autre puisse nous faire du mal et finalement que le mal existe. Nous sommes présupposés coupables ou pécheurs. La culpabilité appelle la malédiction. Dans l’espoir de nous défendre, nous attaquons, suscitant en retour la peur des représailles. Ce cycle culpabilité – attaque – peur est précisément l’enfer de l’ego : il n’est pas ailleurs, il est ici, projeté dans notre dimension d’espace-temps. Bien entendu, cet enfer est purement imaginaire : ce n’est qu’un mauvais rêve, mais tant que nous y croyons, il a pour nous valeur de réalité.

Comment retrouver la paix qui nous permet d’échapper à ce cauchemar ? C’est bien aussi par le Pardon, mais avec un grand « P » symboliquement pour le différencier du pardon de l’ego avec un petit « p » qui en est une triste parodie, reposant sur des bases fausses. Le Pardon de l’Etre nous présume innocents. Il n’y a jamais de mal : seulement des erreurs ; pas de quoi nous condamner. Et en tant que conscience créatrice, créée à l’image de notre Créateur, nous ne sommes pas réduits à un corps ou à une image. Nous ne sommes donc pas séparés l’un de l’autre. Par conséquent, nous ne pouvons blesser personne : nous pouvons seulement le croire en le réduisant lui aussi par inadvertance à un corps ou à un ego.

Seule notre condamnation nous blesse, et notre Pardon, notre innocence, nous en libère. Mais puisque nous sommes reliés, c’est en percevant l’innocence de l’autre que nous percevons notre propre innocence. C’est le sens de « tendre l’autre joue » dont parlent les Evangiles. Cette instruction a été le plus souvent mal comprise et interprétée comme une invitation à la faiblesse. Or, c’est exactement le contraire : en tendant l’autre joue, on n’invite pas l’autre à nous frapper une seconde fois mais on lui montre que nous ne lui donnons pas le pouvoir de nous blesser. Cela restaure en lui son innocence, et par là-même, la nôtre puisque nous ne faisons qu’un. Loin de nous mettre à la merci de l’autre, notre innocence nous rend invulnérables. Personne ne peut nous atteindre sans notre consentement tacite. Le Pardon est aussi notre guérison. Il passe par la prise de conscience de notre culpabilité reniée, par l’acceptation de notre innocence foncière et l’aide invoquée de notre être véritable.

La vérité nous rend libres, est-il dit aussi, en attestent les approches thérapeutiques fondées sur le pouvoir guérisseur du Pardon : celui que nous accordons à nos parents et à nous-mêmes. Bob Hoffman et Claudio Naranjo ont ainsi mis au point dans les années 70 un travail magistral. Dans de telles approches, nous revisitons notre histoire en découvrant que nos parents ont toujours fait ce qu’ils ont pu en fonction de leur propre histoire. Ce que nous avons perçu comme un manque d’amour voire de la maltraitance de leur part avec toute la souffrance que cela entraîne peut être alors exprimé, libéré puis corrigé en nous reconnectant à la source d’Amour inconditionnel qui ne nous a jamais quitté. On ressort de là profondément apaisé, régénéré, avec le sentiment d’être totalement digne d’être aimé tel qu’on est. Cela ne nous dispense pas de maintenir par la suite le contact avec cette source vivifiante qui restaure en nous notre amour propre, mais nous ne sommes plus tributaires de l’image négative que nous avions imprimée de nos parents et de leur « rejeton ».

- Karin Reuter Psychologue, psychothérapeute
- Michel Savage, Consultant RH

Bibliograhie :
- Quatre étapes pour commencer à vivre – Les atouts du processus Hoffman, Tim Laurence, éd. du Souffle d’Or, 2005.
-  Un Cours en Miracles, Helen Shucman et William Thetford, éd. Octave, 2005
-  L’Amour sans conditions, Paul Ferrini, Le Dauphin Blanc, 2006
-  Un retour à l’amour, Marianne Williamson, éd. Amrita, 1994

Pour en savoir plus :
- www.institut-hoffman.com


Article publié le 15 mai 2011
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